L'IA est un problème, et pas celui que vous croyez
Où j'ai beaucoup pensé ce qui selon certains, garantit que je suis.
Salut,
Est-ce que vous êtes déjà assez sorti·es de l’esprit des fêtes pour que je puisse frapper à votre porte comme un missionnaire mormon ? Avez-vous entendu parler de Jésus Christ notre Sauveur du problème avec l’IA ? Dans ma main, j’ai des flyers, des stickers, et sur mon visage une expression proche de la manie. Vous avez très envie de m’envoyer paître et d’aller vaquer à des occupations bien plus intéressantes en ce dimanche matin, il y a encore un album de Noël dans les enceintes, et peut-être des restes du plateau de fromage.
Mais avant que vous ne parveniez à me refermer la porte au nez, j’ai glissé mon pied dans l’ouverture et j’insiste. Connaissez-vous les problèmes avec l’IA ? Pourquoi l’IA fascine-t-elle autant ? Pourquoi les arguments écologiques, déontologiques, ne semblent pas fonctionner pour dissuader les gens d’utiliser l’IA ? Est-ce que toutes les IA sont mauvaises ? N’utilise-t-on déjà pas l’IA depuis des lustres sans s’en rendre compte ? Pourquoi ma propre famille m’enferme dans un placard si les mots « OpenAI » ou « Sam Altman » sont prononcés en ma présence après minuit ?
Vous prenez peur mais votre instinct vous souffle que si vous me laissez juste déblatérer, je suis probablement plus inoffensive qu’autre chose. Vous allez vous resservir une tisane, ou un chocolat chaud. Je m’installe dans le meilleur fauteuil de votre salon. Je sors de ma besace un parchemin d’une longueur comique, qui se déroule jusqu’au sol. Je distribue une petite carte manuscrite, y figure la table de matières de ce foutu symposium auquel je m’apprête à vous soumettre. Vous soupirez. Je ne vous entends déjà plus.
Table des matières
- Préambule : pourquoi je suis en boucle sur l’IA, de quoi je parlerai quand je parlerai d’IA (et comment je veux en parler), et comment ça fonctionne, les IA
- Pourquoi l’IA fascine autant les milliardaires, les patrons et les normies ?
- L’humanité traverse une crise dont l’IA est un symptôme : le problème avec la créativité, avec les autres et avec la réalité
- Ce que veux Big Tech : perspectives sur l’avenir
- Conclusion (et soupe)
- Générique de fin
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Préambule
Pourquoi je suis en boucle sur l’IA
Probablement parce que j’ai beaucoup trop de temps sur les mains. Je veux qu’il soit clair que réfléchir à des enjeux, c’est déjà un délire de privilégié·e, quand même. Parfois je me demande quels genre de livres j’écrirais si j’avais un boulot alimentaire (ce qui est le cas de la plupart des artistes-auteur·ices, je le rappelle) et c’est évident que déjà, j’écrirais moins de livres. Mon cerveau serait occupé à bien d’autres choses qu’à réfléchir, puis agencer ma pensée.
Mais je suis en boucle aussi car de ma position d’artiste, j’observe l’IA se déployer dans tous les recoins de nos existences à une vitesse effarante. Je n’ai jamais vu une technologie se nicher aussi vite absolument partout. Je suis aussi une communicante, donc je vois que les politiques utilisent l’IA pour faire campagne (avec plus ou moins de succès ou... d’élégance), que les marques l’utilisent pour leurs pubs, que les animaux mignons qui calment nos cœurs ont de plus en plus de chance d’avoir été générés artificiellement. Sur les réseaux sociaux, de plus en plus souvent, des robots créent du contenu auquel réagissent d’autres robots, faisant de certaines parties du web des no man’s lands où se balader, en tant qu’être humain, est particulièrement désagréable.
Je remarque aussi que tous les outils que j’utilise pour travailler viennent accompagnés désormais d’un petit bouton de baguette magique ornée d’étincelles, qui me promet de m’aider à faire mon taf plus vite et mieux. Au départ, ça m’a fait sourire, parce que je suis très efficace dans mon taf. Je n’ai jamais rendu un texte en retard. J’écris très vite, et plutôt bien. La plupart de mes premiers jets sont parfaitement acceptables. Je suis tellement efficace dans mon travail que je n’ai souvent pas l’impression de travailler du tout (ce qui est un problème). Alors si l’IA faisait une partie de mon travail... j’aurais carrément l’impression d’être au chômage.
Mais passé la note d’humour et d’autocongratulation, je me suis demandé pourquoi diable faudrait-il que je travaille encore plus vite. Est-ce qu’une machine pourrait vraiment mieux faire mon travail ? Est-ce que ça m’apporterait de la satisfaction ?1 Et est-ce que c’est pas un peu chelou, comme progression de l’humanité ?
De quoi je parlerai quand je parlerai d’IA (et comment je veux en parler)
À chaque fois qu’on utilise le mot « IA », il y a des tâtillon·nes pour nous demander, à raison : mais de quoi on parle, là ? Vous êtes au courant qu’il y a de l’IA partout depuis des années ? Alors oui, c’est par exemple des machines entraînées sur des données (les vôtres ou plein d’autres) qui vont vous recommander de la musique sur Spotify, des films sur Netflix, ou qui peuvent battre des grands joueurs d’échecs en ligne.
Depuis 2022, quand on parle d’IA dans le langage courant, on veut souvent parler des IA génératives, qui vont donc générer du texte, de l’image, du son ou même de la vidéo. ChatGPT, Midjourney, DeepAI... sont de celles-là, et c’est majoritairement de celles-ci que je vais parler aujourd’hui, même si je dirai peut-être plutôt « IA » que « IA générative », histoire de rester digeste. Je me concentre sur celles-ci car ce sont celles auxquelles vous et moi avons accès : les IA qui nourrissent les algorithmes de recommandation ou celles qui détectent des masses cancéreuses ne sont pas celles que nous utilisons, nous, gens lambdas de la vie civile quotidienne.2
Ce dont je ne vais pas parler ici, ce sont ces fameux arguments écologiques et déontologiques à opposer à l’IA. Je pourrais, moi aussi, sortir des chiffres pour expliquer que chaque requête sur ChatGPT utilise X litres d’eau, génère X grammes de CO2, que les data centers polluent les terres où ils sont installés, etc. Je pense que mes lecteur·ices ici savent que l’IA est un problème écologique. Quant à l’argument qui consiste à dire que les entreprises d’IA volent le travail des artistes pour entraîner leurs modèles : oui, c’est un problème déontologique. Mais d’un autre côté, je ne suis pas contre le piratage en général. Le fait que des personnes mal intentionnées (selon moi) aient piraté mes livres pour nourrir leur outil (dont je ne me sers pas) n’est pas tout à fait ce qui m’intéresse le plus.
En fait, ces arguments sont vrais mais ils relèvent du domaine de la morale, et je ne pense pas qu’on convainque quiconque de se passer des IA en disant : « ne pas utiliser les IA fait de toi une personne à plus haute valeur morale ». Comme diraient les Rois du monde (ils font tout ce qu’ils veulent, mais ils ont peur de tout) : On s’fout pas mal de la morale, tout le monde est convaincu de ne pas faire tant de mal que ça. À l’échelle de tout le mal qui est fait sur cette planète.
Mon ambition avec cet article, c’est de sortir de la posture que j’ai adoptée pendant plus d’un an. Une posture très surplombante, très moralisatrice justement, adoptée par beaucoup de personnes opposées à l’IA.
Moi, je sais que les IA sont nocives et délétères, qu’elles propagent des fake news, qu’elles volent mon travail et mettent en danger celui de mes pairs. Quand je vois des gens utiliser l’IA pour faire des flyers ou des chansons ou des full fucking bandes dessinées, ou pour planifier leurs vacances ou pour écrire un texto de rupture ou pour écrire un mail à la con, je me sens supérieure à elleux car moi, je n’ai même jamais eu un compte ChatGPT et j’adore me targuer de tout faire à la main. Je suis comme ça dans la vie palpable aussi hein, je suis cette insupportable connasse qui répète que je préfère râper mes carottes à la main (je déteste le bruit des robots ménagers, mais j’ai également deux mains fonctionnelles). J’aime pétrir mon propre pain. J’aime avoir les mains sales, j’aime fabriquer des choses, et on ne m’a quasiment jamais dit que je n’en étais pas capable.
Je n’étais évidemment pas la cible privilégiée des IA génératives.
Mais de fait, cette posture d’insupportable Madame-Je-Sais-Tout n’est pas très intéressante pour former une pensée critique sur une technologie qui s’est propagée à une vitesse vraiment effarante. On a connu des idées qui se sont cassé la gueule avant même de réussir à nous disrupter. Si ça a pris comme une traînée poudre, c’est qu’il y avait un terreau, une atmosphère propice à ce que ça prenne. Il fallait que tous les ingrédients soient réunis.
Depuis un an, ma posture de connasse moralisatrice a été obligée de s’amollir. Déjà, parce que j’en ai marre d’être en colère et d’insulter les gens. J’en ai marre de penser que tout le monde est plus bête que moi, alors qu’en plus je ne pense pas être particulièrement maline. Ensuite parce que de plus en plus d’usages faits de l’IA me sont parvenus et m’ont juste rendue : triste.
Il y a quelques semaines, alors que le journaliste Julien Pain communiquait sur Bluesky sur sa participation à une table ronde sur la désinformation à l’ère de l’IA et des réseaux sociaux, de nombreux·es internautes ont trouvé ça ironique, puisque lui-même avait promu un de ses lives Twitch avec un visuel généré par IA. La conversation s’est ensuite divisée.
D’un côté, celleux qui refusaient que soient mis dans le même panier un simple visuel pour informer d’un événement, et la diffusion de fake news et la montée de l’extrême-droite. « Ce n’est pas la même chose ! », criaient-iels, épouvanté·es de l’amalgame. De l’autre, celleux qui défendaient l’idée que l’IA générative est un outil au service du fascisme, quoi qu’on en fasse quand on ne l’est pas (fasciste). Au milieu, des petites voix demandaient : « On est censé faire quoi, quand on n’a ni les compétences ni les moyens d’engager des gens pour faire de beaux visuels pour promouvoir notre travail ? »
Sans mentir, incrédule devant mon ordi j’ai prononcé à haute voix : « mais comment on faisait, il y a genre deux ans à peine ? ». C’était la première fois, mais pas la dernière, que je me mettrais à parler toute seule pendant cette période où j’ai beaucoup réfléchi à l’IA.
Je me suis mise à penser qu’on était en train de toucher à des choses très précieuses qui rendent la vie belle, digne d’être vécue. Des choses importantes qui participent au sentiment d’être en vie, d’appartenir à un tout.
Qu’il allait falloir un peu plus que des chiffres sur la pollution de l’eau ou des procès pour infraction au copyright, pour répondre à la question complexe et tentaculaire des enjeux que posent les IA aujourd’hui. J’allais avoir besoin de l’aide... de la philosophie.
Et c’est avec celleux qui demandent « on est censé faire comment ? », que j’ai envie de discuter aujourd’hui.
Comment ça fonctionne, les IA ?
Pour comprendre les problèmes qu’a fait émerger l’utilisation massive des IA génératives, il faut comprendre comment ça marche, une IA générative. Un LLM, à savoir un Large Language Model (toutes les IA qui fonctionnent par un système de prompt où vous entrez une requête, la machine mouline, et génère une réponse) est fondamentalement une version élaborée et très cordiale du clavier à auto-complétion de votre téléphone. Après avoir ingurgité des milliards de milliards de données, depuis tout Wikipédia jusqu’aux tréfonds douteux de Reddit en passant par la majorité des grands sites d’actualités, les banques d’images comme Unsplash et même YouTube pour faire bonne mesure3, ChatGPT analyse votre prompt, votre requête, et propose une réponse qui a l’apparence de la vérité pour nos yeux d’humains pétris de grandes valeurs morales.
Mais le travail de ChatGPT n’est pas de dire la vérité. C’est de générer une suite de mots qui est probablement une phrase, qui a probablement du sens, en se basant sur tous les mots qui ont formé des phrases qui avaient peut-être du sens, qu’il a ingurgité.
Les LLM ne mentent pas, pas plus qu’ils n’hallucinent ou ne se trompent. Si on omet tous les discours marketing (sur lesquels on aura l’occasion de revenir plus tard), un LLM peut éventuellement buguer, quand il est face à un comportement humain trop différent de ce sur quoi il a été entraîné, comme cette fois où après qu’on lui a répété poem assez de fois, ChatGPT s’est mis à vomir des données sensibles. On se souvient qu’un aperçu IA de Google a suggéré d’ajouter de la colle à la sauce tomate pour faire adhérer le fromage à la pizza (c’était il y a ressenti mille ans). Les médias ont qualifié ça d’hallucination, mais c’était juste une réponse « probable » à apporter à la question posée : une réponse (certes, humoristique) qui faisait partie du set de données sur lequel a été entraînée l’IA, qui n’est pas capable de discerner le premier et le second degré. Et quand Grok affiche des réponses négationnistes à des questions sur la Shoah, il ne propage pas des mensonges sortis de nulle part : il a été entraîné sur un data set très spécifique (notamment, celui des utilisateurs de X...), et il ressort ce qu’il a ingéré.
Cela pose un problème mathématique énorme bien que très simple. Une IA est fondamentalement incapable de créer quoi que ce soit de nouveau.
C’est un problème d’un point de vue artistique (on y reviendra, là aussi, plus tard), mais c’est aussi un problème quand les milliardaires parlent de ces machines4 comme d’entités avec qui converser.
Pourquoi l’IA fascine autant
... les milliardaires
Avant de parler de vous et moi, il me paraît important de faire un petit détour par les grands fautifs dans cet affaire, les milliardaires de la tech à qui on doit les trois-quarts de tous nos malheurs.
La raison pour laquelle on a de l’IA partout, c’est parce que quelques milliardaires – je vais nommer Sam Altman et Elon Musk mais ils ne sont pas seuls – sont persuadés qu’un jour, une Intelligence Artificielle Générale va émerger. Celle-ci sera extrêmement dangereuse pour l’humanité, sauf si c’est eux qui la construisent en premier, bien sûr.
Si le concept d’« Intelligence Artificielle Générale » est trop opaque pour vous, pensez juste à n’importe quel film de SF où un super-ordinateur veut prendre le contrôle de l’humanité : Skynet dans Terminator, bim bam boum, fin du monde. Et si malgré cela, ce n’est pas tout à fait plus clair, dites-vous que c’est normal. Ce n’est pas aisé de comprendre un truc qui n’existe pas, même les milliardaires de la tech ont du mal à nous expliquer ce qu’ils imaginent.
J’utiliserai ici, comme le font les anglo-saxons avec AGI (pour Artificial General Intelligence), l’acronyme IAG pour parler de cette Intelligence Artificielle Générale. Il ne faut pas confondre l’IAG avec l’Intelligence Artificielle Générative, souvent raccourcie en IAGen (ou GenAI en anglais), qui concerne spécifiquement les Large Language Models que j’ai décrits plus tôt. On parlera majoritairement des IA génératives ici, surtout quand on parlera de créativité. Mais pas que, et ce sera explicité un peu plus tard.
Maintenant, il est possible que cette IAG soit développé par « les bonnes personnes » (toujours Sam Altman et Elon Musk apparemment ? Bien sûr, pourquoi ne pas leur faire confiance ?), et qu’alors, elle apporte à l’humanité des bienfaits absolument incomparables. Certaines des prises de parole de ces grands hommes pleins de fric s’apparentent à des discours religieux. Et pour cause : il n’y a pas d’autre manière de croire à l’IGA qu’en y mettant de la foi, au sens spirituel du terme.5
Car il n’existe à ce jour aucun plan concret pour faire émerger cette IGA. Rien ne permet de penser que c’est une idée réalisable, et pas juste un fantasme de petits garçons qui ont lu trop de SF sans pour autant jamais comprendre que c’est un genre de métaphores et d’allégories, et non un répertoire de prophéties. À ce que je sache (et j’ai lu beaucoup de choses pour pouvoir écrire cette phrase), le seul plan qu’ont ces milliardaires pour peut-être faire émerger une IGA, c’est de continuer à augmenter la puissance de calcul des superordinateurs qui entraînent des supermodèles. Plus d’électricité, plus de cartes graphiques à stocker dans de plus grands data centers, plus de données à injecter dans les systèmes, plus d’eau pour refroidir les circuits. Vous noterez que toutes ces ressources ont pour point commun de ne pas être infinies.
Mais bref, donc : pour pouvoir entraîner de toujours plus grands modèles dans l’espoir étrange qu’un jour, l’un d’entre eux... se baptise lui-même, ou dise qu’il est triste, je sais pas, il faut continuer à trouver de l’argent. OpenAI a donc commencé à commercialiser son modèle.
D’un côté, depuis 2022 vous pouvez, vous, si vous le voulez, payer entre 23 et 229€ par mois pour utiliser ChatGPT sur votre ordinateur pour générer une lettre de motivation, pour créer une image photoréaliste de vous en train de grimper l’Himalaya, ou pour obtenir un conseil à propos de votre peine de cœur.
De l’autre, un nombre croissant d’entreprises utilisent des LLM pour faire des tas de trucs, comme par exemple répondre à côté de la plaque à vos demandes de service après-vente, ou bien traiter vos données pour vous recruter avec des biais racistes et/ou sexistes, ou bien coder avec les pieds le nouveau système d’exploitation de votre ordinateur.
Nos usages de l’IA sont au service de deux objectifs :
- continuer à amasser un maximum de blé (pour continuer à amasser un maximum de blé). Car on vit quand même dans le capitalisme, et que plus le blé est chaud, c’est-à-dire plus il ressemble à quelque chose qui pourrait faire du pain, plus il a de la valeur. Une fois que le blé est effectivement devenu du pain, bon, c’est moins intéressant, alors l’intérêt est de toujours être « the next big thing ». Mais une fois qu’on est devenu the big thing, on est juste a big thing. Le marché financier fonctionne de telle manière qu’il faut toujours convaincre ceux qui ont le fric, ou qui gèrent le fric des autres6, qu’on est sur le point de changer le monde. C’est à ce moment-là que les investisseurs investissent, dans l’espoir d’avoir été ceux qui ont investi dans ce qui a changé le monde. (Et puis, ça coûte vraiment beaucoup d’argent, toutes ces cartes graphiques.)
- être celui qui sera à l’origine de l’Intelligence Artificielle Générale. Ça c’est secondaire, parce que sans thune de toute façon, aucun moyen d’y arriver. Même avec de la thune, pas sûr qu’on puisse y arriver, et même si on y arrivait, c’est pas bien clair en quoi ça nous changerait la vie. Mais trois randoms super riches (donc super puissants) ont peur que ça arrive, et surtout que ça arrive dans des termes qui ne sont pas les leurs, et ont donc lancé la course pour faire en sorte que ça arrive peut-être.
Voilà ce qui fascine autant les milliardaires.
... les patrons
Une des raisons qui font que j’ai la flemme d’engueuler tous·tes les utilisateur·ices de l’IA, c’est notamment parce qu’un certain nombre d’entre elleux n’ont pas le choix. Je connais des designers dans le textile qui sont obligé·es par leur hiérarchie à utiliser l’IA générative pour dessiner des motifs ou des vêtements. Mais dans cette sous-parties dédiée au travail, je ne ferai pas tellement la différence entre l’IA générative et par exemple, l’IA analytique. (La première génère du contenu, la seconde analyse des données.)
Actuellement, la réalité de ce qui se passe, c’est que les patrons disent que l’IA augmente la productivité, mais que les employés qui se retrouvent à l’utiliser témoignent que ça alourdit leur charge de travail. Et c’est aussi déjà des milliers d’emplois qui ont été supprimés au profit des intelligences artificielles.
Enfin non. Au profit des patrons. Parce qu’il faut continuer de se dire que tout l’intérêt de toute entreprise capitaliste est de maximiser ses profits. Aujourd’hui, la masse salariale représente une des dernières marges d’ajustement. Alors si une technologie promet aux patrons de pouvoir se passer de plus d’humains tout en produisant la même quantité de marchandise (quelle que soit sa qualité), ça va forcément plaire aux patrons. Je traduis Cory Doctorow :
Une IA ne peut pas faire ton taf, mais un commercial en IA peut convaincre ton patron de te virer et de te remplacer avec une IA qui ne peut pas faire ton taf.7
La révolution industrielle du 19ème siècle nous avait promis d’alléger la pénibilité du travail, en faisant faire par des machines des tâches qui brisaient littéralement le dos des travailleurs. Mais aujourd’hui, ce sont des tâches cognitives complexes qui sont menacées par l’immiscion de l’IA dans la sphère du travail. Traduction, rédaction, correction, développement, pour n’en citer que 4 dont je connais un peu les enjeux, sont autant de métiers directement impactés par l’IA. Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura plus d’humain·es dans la chaîne de la traduction, mais qu’au lieu de faire la majorité du travail, éventuellement assisté·e d’un outil comme un dictionnaire (ou même un traducteur automatique), l’humain·e sera réduit·e à corriger l’output de l’IA.
C’est ce qu’on appelle un « centaure inversé ». Là où un centaure (une tête humaine dotée d’un corps de cheval) est une tête pensante assistée d’une machinerie qui l’aide à aller plus loin que ce que son corps humain ne pourrait atteindre, un centaure inversé (une tête de cheval dotée d’un corps humain) est précisément l’inverse. Une machine qui décide, impose à l’humain·e sa cadence et ses objectifs, humain·e dont la machine n’a besoin que pour assumer ce qu’elle ne sait pas (encore) faire. Notamment, la responsabilité en cas d’erreur.8
Un argument avancé par les personnes plutôt pro-IA, une espèce de Not all intelligences artificielles, est que dans des secteurs techniques ou scientifiques pointus, l’IA peut réellement faire une grande différence. On parle par exemple souvent d’une IA qui peut détecter les tumeurs cancéreuses avec plus de précision que les radiologues humain·es. C’est exactement l’exemple que reprend Cory Doctorow, et qui m’a convaincue de me méfier de tous les types d’IA utilisés dans des domaines professionnels, techniques, pointus. Pour faire court, ces IA analytiques super performantes seraient en effet de super nouvelles, si on vivait ailleurs que dans le capitalisme.
En l’état actuel des choses, dans un système qui court après la maximisation des profits, il est peu probable qu’une IA qui détecte des tumeurs assiste les radiologues déjà installés dans leur travail. Il est beaucoup plus probable qu’elle remplace une partie des radiologues, qui se retrouvera au chômage, et que celleux qui restent soient cantonnés à vérifier l’analyse de l’IA – un travail pas très intéressant, pas très valorisant, probablement abrutissant. Et les conséquences de cette dévaluation seront catastrophiques : en cas d’erreur d’interprétation, c’est contre lae rare radiologue humain·e restant·e qu’on se retournera.
... les normies
Les normies, c’est vous et moi. C’est les non-décideur·ses, nous les citoyen·nes du monde, nos 9-to-5, nos insomnies, nos prêts immobiliers, nos ampoules aux pieds et notre déshydratation chronique. (Allez boire un verre d’eau, là, maintenant.)
La promesse de l’IA générative, telle qu’elle est faite au grand public, c’est qu’elle va nous permettre d’accomplir plus vite et mieux tout ce qu’on a la flemme de faire. Dit comme ça, évidemment, c’est tentant. Personne n’aime passer 45 min à rédiger un mail poli pour éviter d’insulter Jérôme de la compta (et pourtant, il mérite).
Mais déjà, quand ce sont les décideurs qui nous promettent qu’on va gagner du temps, il faut rester vigilant·es. Depuis qu’on a les 5 semaines de congé payé et les 35 heures, quand est-ce qu’un allégement supposé de notre charge de travail s’est-il traduit par un allégement réel de notre journée de travail ? Est-ce que l’IA va nous offrir les 32 heures dont on rêve toutes et tous ? Attendez, mieux, est-ce que l’IA va nous amener le revenu de base inconditionnel ?
Et tout ce temps gagné par tous ces mails qu’on n’a pas écrits nous-mêmes... qu’est-ce qu’on en fait ?
Petit aparté sur la promesse d’un avenir radieux
Il est intéressant de noter que les mêmes milliardaires qui pourraient employer leur immense fortune à endiguer la pauvreté mondiale, nous assurent que leur Intelligence Artificielle Générale va régler ladite pauvreté et « créer » un haut niveau de revenus « universel » – sans jamais expliquer comment.
Je vais faire un peu de psychologie de comptoir, mais à mon sens, pour eux, c’est une méthode pratique et facile pour se désengager du présent tout en gardant une bonne estime d’eux-mêmes. Ils pourraient régler plein de problèmes, mais ils sont déjà investis dans la résolution d’un problème bien plus grand et bien plus complexe (l’avènement d’une IAG malveillante, qu’il faut contrecarrer en étant le premier à faire émerger une IAG bienveillante) (désolée je me répète mais c’est pas facile à suivre puisque c’est un peu crétin). Ils font leur part ! Si nous ne comprenons pas, c’est parce que nous ne sommes pas assez visionnaires !
Je pense qu’une partie des gens comme vous et moi qui placent beaucoup d’espoirs dans les IA (en général), le font par glissement, par projection, par identification – de la même manière que des tas de gens votent pour la droite ou l’extrême-droite, alors que ça va totalement à l’encontre de leurs propres intérêts. Et que l’effet est sensiblement le même. On se désengage du présent pour se sentir moins coupable de ne rien faire.
L’humanité traverse une crise dont l’IA est un symptôme
Une pensée qui germe en moi depuis un an, et qui me permet aujourd’hui de me mettre dans le même groupe que les gens qui utilisent l’IA au quotidien, même si je ne l’ai moi-même jamais fait, c’est qu’on est arrivés à un point culminant dans la crise de l’humanité. Plusieurs mécanismes, qui sont en œuvre depuis plus ou moins longtemps, nous ont menés exactement là où on est aujourd’hui, et je crois qu’on était vraiment mûrs, en tant qu’humanité, pour l’avènement de l’IA générative.
L’IA peut nous cueillir comme des pâquerettes, parce que depuis un moment, nous avons perdu toute confiance : en nous-mêmes en tant que puissances créatrices, en les autres, et en le concept même de réalité.
Le talent est une fiction : le problème avec la créativité
Désolée d’être cette meuf, mais la théorique marxiste nous explique qu’en dépossédant les travailleurs de leurs moyens de production, on les a appauvris. Et, allant plus loin, qu’en spécialisant les travailleur·ses et en les mettant sur des chaînes de montage, on a continué à les spolier, en leur retirant les compétences qui leur permettaient de fabriquer, certes lentement mais de A à Z, une voiture de leurs propres mains. Devant les chaînes de montage, les ouvrièr·es spécialisé·es n’ont plus qu’un seul boulon à visser, toute la journée (ou un seule geste à effectuer pour ouvrir la panse d’un animal pendu à un crochet). Le travail devient une tâche répétitive, monotone, abrutissante. Et on perd de vue le projet final, l’objet fini. La big picture est réservée aux consommateur·ices, qui n’ont souvent aucune idée de quel genre de travail est requis pour fabriquer leur voiture, leur smartphone, leur paire de pompes. Et le fruit de tout ce labeur, bien sûr, ce sont les patrons et les actionnaires qui le récoltent quasiment tout entier.
Bon, très bien.
En parallèle de ce qui se passe dans les usines et plus largement dans la sphère du travail, il y a un grand mythe, particulièrement tenace en France : le talent, c’est inné. Victor Hugo a écrit Les Misérables parce qu’il était Victor Hugo. Mozart a écrit sa première symphonie à 8 ans parce que c’était un génie, et le génie, c’est inné. Ce qui fait que pour pas mal de monde, si on n’a pas de talent, on n’a... pas de talent. Ça ne serait pas quelque chose qui se cultive, qui se travaille. Ça ne serait pas un muscle, ce serait un don divin. On tombe dessus ou pas, on a de la chance ou pas. S’essayer à une activité normalement réservée aux béni·es des dieux, c’est faire preuve de pas mal d’arrogance, vous en conviendrez.
Certaines personnes échappent à ce fatalisme – à cette fable. Elles sont souvent (bien que pas toujours) nées dans des environnements privilégiés. Car bien sûr, ce qui permet au talent de s’épanouir, c’est en général : de l’argent, du temps, et de l’encouragement. Certaines de ces personnes deviennent artistes : chanteur·ses, peintres·ses, écrivain·es... D’autres exercent des métiers avec une belle part de fibre créative : éditeur·ices, publicitaires, graphistes, ce genre de choses.
Le problème avec la créativité, c’est que, contrairement à ce qu’on nous rabâche et ce qui nous empêche, ça n’a pas grand-chose à voir avec l’art. Il faut de la créativité pour faire de l’art, mais il n’y a pas besoin d’être artiste pour utiliser sa créativité. C’est même tout le contraire : la créativité, à mon sens, c’est une composante absolument intrinsèque de ce qu’est être vivant·e.
C’est quoi, être vivant·e ? D’après Aristote, un être vivant est :
- Une substance
- capable d’incorporer des éléments de son environnement
- de les assimiler
- d’être transformée par eux
- et d’en rejeter certains sous une forme digérée
Très vite fait, une plante va absorber du CO2, de l’eau et de la lumière, s’en servir pour se développer, se renforcer, s’étendre, et va rejeter de l’oxygène.
Un être humain va faire de même avec plein de processus biologiques, mais ce qui nous distingue d’une plante, c’est peut-être qu’on a la capacité d’absorber des histoires, des conversations, des impressions, des événements, des détails. De les laisser sédimenter dans notre cœur (notre âme, notre cerveau), et enfin, d’y puiser des idées, de l’énergie, de la force, pour transformer le monde autour de nous. Que ce soit en racontant une autre histoire, en peignant une fresque, en composant un opéra...
Mais tous les jours, sans faire de l’art, on transforme le monde : quand on parle avec un·e inconnu·e et qu’on décide de l’aider, quand on choisit un autre chemin et qu’on découvre un nouveau café où on décide d’y consommer, quand on voit ce flyer pour la quatrième fois et qu’on décide d’aller donner du temps à cette asso.
Chaque choix qu’on fait est une étincelle de créativité, un début d’empreinte sur le monde. C’est à la fois un peu intimidant, mais aussi hyper excitant, non ? Nous ne sommes pas du tout aussi impuissant·es que ce qu’on essaye de nous faire croire depuis des décennies.
Mais mettons que pour plein de gens, c’est difficile à entrevoir, et le cocktail qui nous est servi est lourdingue : non seulement je n’ai pas de talent, mais en plus j’exerce un métier vide de sens qui ne me laisse quasiment pas de temps de cerveau disponible pour imaginer autre chose. Ajoutez à ça un monde qui brûle, un climat politique irrespirable, un tissu social qui s’effiloche...
Du coup, quand surgit ChatGPT tel un deus ex machina formidable, pour certaines de ces personnes dont l’estime de soi est diminuée à un degré même pas conscientisé, il y a là comme une solution.
Avec ChatGPT, toutes les personnes à qui on a dit qu’iels n’avaient pas « la fibre créative » peuvent générer des images qui ressemblent un peu à une idée qu’iels ont dans le cœur. Et c’est vrai qu’en deux heures de prompting sur un écran, en regardant sur un autre une série qui a été écrite en pensant spécifiquement à celleux qui utiliseront la télé comme un « écran secondaire », on peut créer beaucoup plus d’images qu’en deux heures de cours de dessin pour débutant. La dopamine fait son petit travail. Mais il me semble que ce rush ne peut subsister longtemps, puisqu’il manque à toutes ces images générées par l’IA quelques ingrédients indispensable pour faire monter la mayonnaise.
Petit aparté à propos de l’art
Un truc que j’adore, avec la fiction notamment, une formulation que j’utilise quand une œuvre m’a particulièrement plu : j’aime quand j’ai la sensation que je n’ai jamais lu cette suite de mots agencée dans cet ordre-là. Il n’y a pas un nombre infini de mots dans le vocabulaire, et ce qui m’excite le plus avec l’art, ce n’est pas les nouveaux mots que je rencontre occasionnellement. C’est quand les mêmes mots que je connais depuis ma naissance sont soudain mis dans des formes totalement nouvelles pour moi. Je dis « mot » comme je pourrais dire « couleur » ou « note de musique ».
J’aime l’art le mieux quand il me montre qu’avec les mêmes outils depuis grosso modo la nuit des temps, les gens continuent de transformer leurs émotions et de nous les rendre accessible de mille manières tout à fait inédites. Parfois ça me fait ressentir une émotion nouvelle, parfois ça me fait ressentir une émotion que je connais déjà, mais d’une manière nouvelle. Quoi qu’il arrive, quand l’art fonctionne sur moi, il y a une notion non seulement d’émotion, mais aussi d’inédit.
Par essence, rien de ce que génère l’IA ne peut revêtir ce caractère d’inédit. L’IA générative ne peut que produire des contrefaçons plus ou moins habiles de ce que l’humanité a déjà produit. Avec l’IA générative nous avons accès, non pas à des idées, des images, des histoires nouvelles, mais à un magma digéré deux fois de ce tout ce qu’on a déjà imaginé, puis déjà transformé, à nouveau touillé par des calculs informatiques opaques.
Certain·es chantres de l’IA disent qu’il n’y a pas tant de différence entre un modèle entraîné sur 1 500 romans à qui on prompte d’en écrire un, et un être humain qui aurait lu les mêmes 1 500 romans et qui déroulerait un idée qui aurait germé de ces lectures pour écrire un roman. Après tout, je suis la première à clamer qu’on a déjà écrit toutes les histoires, et Austin Kleon ne dit-il pas qu’être un artiste, c’est voler à tous les autres artistes ?
Mais là où se loge la différence, c’est que si le travail de l’IA n’est pas de dire la vérité, ce n’est pas non plus d’innover. Le travail de l’IA générative, c’est de générer du consensus. C’est littéralement la seule chose dont elle est capable.
Prenez un œil et un cœur humains qui auront lu 1 500 romans. Outre le fait que la personne qui les possède aura vécu de nombreuses choses qui viendront s’ajouter aux sédiments de son imagination, elle aura aussi repéré un détail, peut-être anodin pour le reste du monde, mais saillant pour elle. Elle avec son vécu, ses biais, ses peurs, ses goûts et ses valeurs. Et c’est ce détail, ainsi qu’une foule d’autres, qu’elle retiendra, qui guidera le roman qu’elle écrira, juste après ou 10 ans plus tard.
Tandis que le LLM, lui, aplanira tous les détails pour ne retenir que ce qui a été déjà fait : les expressions qui ont été le plus utilisées, les thèmes qui se sont le plus dégagés, les arcs narratifs les plus souvent employés, et construira un roman comme un amalgame de tout ce qu’on a déjà lu.
Ce ne sera peut-être pas déplaisant. Mais ce ne sera sûrement pas de l’art.
Je repense souvent à ce post que j’ai vu passer sur Bluesky. Quelqu’un·e qui travaille dans l’édition explique ce qui permet de différencier un manuscrit généré par IA d’un autre écrit par un être humain. Ce ne sont pas les tirets cadratins (que j’utilise beaucoup, d’ailleurs), ou les répétitions. C’est le fait qu’un·e écrivain·e est capable de parler de son texte pendant des heures. C’est qu’il est possible d’avoir une conversation avec une personne sur les choix qui l’ont menée à écrire tel personnage ainsi, à lui faire traverser telle épreuve. Et cela m’amène à un autre point crucial du problème avec l’IA.
On n’est jamais mieux servi que par soi-même : le problème avec les autres
Quand on a une conversation avec quelqu’un·e, il est possible voire fréquent qu’on tombe en désaccord. Quel que soit le sujet, du plus trivial au plus existentiel, toute interaction avec autrui comporte le risque du conflit, et même du rejet. C’est la grande tragédie de l’humanité : on a fondamentalement besoin des autres pour survivre et s’épanouir, mais les autres peuvent nous dire d’aller nous faire foutre, et ne s’en privent pas toujours.
Le présent qu’on vit est difficile à naviguer. Je ne peux parler que pour l’époque que je connais, je ne vais pas prétendre que c’était mieux hier – je vais juste me permettre de douter que ce sera mieux demain grâce aux IA. On est dans une époque qui nous violente, et je comprends la tentation du repli sur soi et sur ce qu’on connaît pour éviter de prendre des risques. Ces risques encourus sont, à l’échelle interpersonnelle : le conflit, le rejet, la trahison, la blessure – bref, le risque c’est l’échec. C’est d’avoir investi du temps et de l’énergie, d’avoir parié sur une relation, un projet, une envie, et de repartir « sans rien ». Voyez comme le vocabulaire du capitalisme s’immisce partout.
J’ai déjà partagé cette citation de Francesca Tighinean, une psychologue américaine :
Les gens veulent être soutenus par une communauté solide, mais ils n’ont pas envie de faire les efforts et les sacrifices nécessaires pour en faire part. [...] À un moment, notre peur de l’inconfort s’est transformée en hyper-indépendance — des limites plus strictes, des routines parfaites, pas d’interruption. Mais quand nos limites deviennent trop rigides, elles cessent de nous protéger et commencent à nous isoler. Elles deviennent des murs. Et on se demande pourquoi on se sent si seul. On paye notre confort par une coupure d’avec les autres.
J’y reviens car cela s’articule avec ce sentiment de solitude généralisé, une véritable épidémie, qui est pour moi un autre symptôme de cette crise du sentiment d’humanité. On se sent seul·es, mais on n’a pas l’envie/le temps/les ressources pour faire ce travail dont il n’est pas possible de se passer, si on veut sortir de la solitude.
À moins que... Et s’il n’était plus nécessaire d’être inconfortable pour avoir de la compagnie ? Et si je n’avais plus jamais besoin de mettre mon cœur en danger ? Je pourrais confier toutes mes insécurités à un robot programmé pour ne jamais me contredire. Mon cerveau humain, habitué des paréidolies9, avide de créer du sens là où il en a besoin, me dira que ChatGPT veut mon bien, et que s’il me dit ce que j’ai envie d’entendre, c’est qu’il a raison, puisqu’il sait tout.10
Mais ChatGPT ne me contredit jamais parce que si les réponses qu’il m’apporte ne me conviennent plus, je peux me déconnecter et annuler mon abonnement. C’est un simple mécanisme de rétention du consommateur. ChatGPT n’est pas mon ami – il est au service d’OpenAI, et OpenAI veut mon argent. OpenAI se fiche de ma santé mentale. OpenAI n’a aucun intérêt à ce que je sorte de ma chambre et que j’aille toucher de l’herbe, puisqu’OpenAI n’a pas encore trouvé le moyen de monétiser le touchage d’herbe.
Petit aparté à propos de la solitude
Il existe bien sûr des formes de solitude qui blessent, voire qui tue. Celles-ci sont de véritables isolements, et je n’entends pas ici les minimiser. Mais je voudrais passer un peu de temps avec la notion de solitude quand même, car elle semble être un problème pour vraiment beaucoup de monde, sans que ça ne tourne systématiquement à la dépression (ou pire).
Perso, j’adore être seule. Parce que quand je suis seule, je suis avec une de mes personnes préférées : moi. Je n’ai pas toujours adoré être seule, loin s’en faut. Mais désormais, quand je suis seule, je ne m’ennuie jamais. Je sais me détendre, je sais prendre des décisions, je sais me cuisiner de bonnes choses et je sais me faire confiance. Quand je suis seule, je converse avec moi-même. C’est ainsi que naissent la majorité de ces newsletters, beaucoup de mes histoires aussi. Il y a toujours un moment où je partage mes idées avec des tierces personnes, mais pendant un temps, j’ai une conversation intime, de moi à moi, sur tous les sujets qui me traversent.
Pour arriver à ces conversations à bâtons rompus avec moi-même, il m’a d’abord fallu des années de thérapie, apprendre à très bien me connaître, afin de ne plus avoir peur de passer du temps seule. Et il m’a fallu me désintox de mon rapport addictif à mon téléphone. J’ai réalisé il y a environ deux ans que je passais tellement de temps sur Instagram, que quand une émotion désagréable bien que minuscule me traversait, je ne savais pas la gérer toute seule. J’avais immédiatement besoin de la confier à une tierce personne pour qu’elle m’explique comment l’appréhender.
Et à nouveau, attention. Je ne dis pas que parler de ses émotions avec ses proches, c’est mal. Au contraire, parlons de nos problèmes ensemble, c’est super. Je dis que j’étais devenue incapable de gérer la moindre contrariété sans m’effondrer et sans remettre mon destin entre les mains de quiconque répondrait le plus vite à mon SMS paniqué. Je crois que j’avais perdu, ou alors jamais bien construit, ma relation intime avec moi-même. Avec mon daimon, puisque ça s’appelle comme ça apparemment, en philosophie.
En ce moment, je lis le dernier tome de la nouvelle trilogie de Philip Pullman, l’auteur qui, dans mon enfance, a inventé un monde où tout le monde naît avec un daemon. C’est une entité distincte mais indissociable de soi, qui prend la forme d’un animal, et avec qui on peut toute sa vie converser. Qui ne nous quitte jamais et qui nous complète. Ce n’est pas un guide spirituel, car le daemon n’en sait pas plus que nous sur l’état du monde et des choses. Ce n’est pas un exemple à suivre, car le daemon a sa propre personnalité, qui n’est pas sans défauts. C’est un compagnon.
Dans le premier tome de la trilogie originelle, Les Royaumes du Nord, la plus grande horreur que la protagoniste va jamais rencontrer, c’est la séparation d’enfants d’avec leurs daemons. Ces enfants s’étiolent, se meurent. Ils sont mutilés. On leur a ôté une partie cruciale de leur être, on leur a tranché l’âme, le tout dans une procédure scientifique qui vise à prévenir l’apparition, à l’âge d’adulte, d’émotions « troublées ».
Échanger la solitude humaine contre un dialogue constant avec une machine ne parviendra jamais à combler la faille dans nos âmes. Mais je crois qu’en plus, cela pourrait nous empêcher d’apprendre à reconnaître, et à comprendre, notre daimon, notre petite voix intérieure, celle qui nous pose des questions, celle qui converse avec nous-mêmes – et donc avec le monde. Car contrairement à la machine, nous sommes totalement imprégné·es du monde que nous habitons, et nous en faisons donc partie intégrante.
Alors nous voilà isolé·es les un·es des autres, bulles d’hyper-individualités flottant dans l’éther. D’un côté, nos voix de citoyen·nes n’ont plus aucune portée, et chaque jour grandit le nombre de vies humaines bafouées. De l’autre, les corporations veulent nous persuader qu’on est les personnages principaux d’une réalité qu’il ne tient qu’à nous de façonner comme ça nous arrange.
Alors rien n’était vrai ? : le problème avec la réalité
Ce n’est pas si étonnant qu’on soit de plus en nombreux·ses à tomber dans les panneaux tendus par les contenus générés par IA. Ça fait des décennies que toutes les pubs qu’on regarde sont retouchées par ordinateur, à tel point qu’aujourd’hui, on a oublié à quoi ressemble le fait de vieillir. Un matin, mon mari me relatait les propos tenus par Donald Trump sur la mort du réalisateur Rob Reiner et de sa femme et j’ai réalisé que ça fait au moins 10 ans que tous les jours, un des hommes les plus puissants du monde dit des trucs tellement absurdes, et surtout tellement faux, qu’on est constamment en train de se demander si c’est réel ou si c’est une farce.
D’un point de vue extérieur, ça peut paraître cocasse que les personnalités les plus complotistes – c’est-à-dire les personnes les plus susceptibles de questionner la véracité de tout ce qui est tenu pour acquis pour le grand public – soient également celles qui se sont ruées les premières sur les outils d’IA générative pour servir leur propos. Mais c’est un continuum logique : les complotistes vivent dans une fracture d’avec le réel. Quand on ne croit pas au réel, il n’y aucune dissonance à utiliser un outil qui le déforme – puisqu’il n’a aucune valeur.
Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais au départ, le terme fake news a été popularisé par la droite à tendance complotiste pour catégoriser les vraies informations qui venaient se mettre en opposition avec les narratifs qu’elle tentait d’imposer. Trump continue de crier « Fake news! » à chaque fois qu’un truc ne va pas dans son sens. Pourtant c’est lui, et tous les acteurs du camps de la « contre-vérité », qui propagent des mensonges à longueur de journée. Et de fait, si la théorie de la « post-vérité » a commencé à émerger après les attentats du 11 septembre, c’est depuis Trump que l’expression a fait son entrée dans le vocabulaire courant.
De notre côté de l’Atlantique, nous ne sommes pas exactement en reste : après une victoire éclatante de la gauche aux élections législatives, on s’est collectivement vu répliquer « cause toujours, tu m’intéresses ». L’échec de la mobilisation pourtant massive contre la loi Duplomb a été ressenti par beaucoup comme la preuve que les pouvoirs politiques ne sont plus du tout au service du peuple. Le sentiment de dépossession de la chose publique a atteint un certain paroxysme.11
Les mots n’ont plus de sens depuis longtemps, les images mentent sans foi ni loi, quand on parle les puissant·es nous écoutent et nous rient au nez, et tous les matins que Dieu fait, on doit se demander si ce qu’on vient de voir est réel ou si ça a été généré par une IA.12
Pour être honnête, la réalité du monde ne donne pas envie d’être expérimentée. Que voit-on, si on ouvre les yeux ? Des enfants décharnés, des visages mutilés, des familles brisées, des étendues de terre brûlées, des villages submergés par les eaux. Mettons que c’est tentant d’enfiler un casque de réalité virtuelle et de se créer un petit MetaVerse où rien ne viendra plus jamais nous bousculer.
Ce que veut Big Tech : perspectives sur l’avenir
Méfions-nous de TINA
Mais comme plus tôt, avec le supposé gain de temps que nous offrirait l’IA dans le monde du travail, il convient de regarder avec suspicion ces milliardaires qui nous « offrent » des « amis » virtuels pour « lutter contre la solitude ». Il convient de se méfier des solutions toutes faites qui promettent d’améliorer notre confort, dès lors qu’elles nous sont proposées par des entreprises tellement inscrites dans la logique néo-libérale qu’elles font partie désormais de son ADN.
La vraie nature du néo-libéralisme, c’est non pas un projet économique, mais un projet politique visant à saper l’imagination.
Voilà ce que dit David Graeber, anthropologue et militant anarchiste (et théoricien, notamment, des bullshit jobs).13
En inondant nos quotidiens d’outils IA, les grandes entreprises de la tech veulent nous faire croire qu’il n’y a pas d’alternative, comme Margaret Thatcher à son époque à propos du capitalisme : There Is No Alternative. (TINA)
C’est quand même pratique, que tous les problèmes de l’humanité soient bientôt réglés par l’Intelligence Artificielle Générale. En attendant, pas besoin de s’inquiéter pour, genre, la fonte des glaces, les méga-incendies, la chute de la démocratie, auxquels l’IA participe.14 On peut se concentrer sur nos petits problèmes d’humains seuls et tristes, tant de problèmes (en partie créés par ces géants de la tech) dont la solution est toute trouvée : ces petites apps et ces petits logiciels qui vont tout faire pour nous, puisque nous sommes incapables de tout.
Sit back, relax. No need to sweat.
La mort de l’auteur (n’est pas pour demain)
Mais moi, j’aime bien suer. Et je ne pense pas être la seule. Certes, plein de gens utilisent ChatGPT pour « trouver » (= générer) des recettes pour le dîner. Mais d’un autre côté, on constate une explosion des café-céramique, un boom des ateliers d’écriture. Plein de gens quittent des boulots cérébraux et se reconvertissent dans des activités tangibles, avec une véritable fierté de « fabriquer » quelque chose.
Pendant dix ans, on a en a soupé des films Marvel aux scénarios convenus. Les studios ont produit des dizaines de copies, toutes plus grises et moins inventives, de la même recette qui a si bien marché pendant un temps. Mais le modèle a bien fini par s’essouffler : les gens se sont lassés. Les derniers Marvel ont peiné à rassembler les foules. On peut aimer se nourrir de nouilles au beurre pendant 2 semaines, au bout d’un moment on va avoir envie de manger autre chose. (Et même pas forcément une salade multivimatinée. Peut-être une pizza surgelée. Mais ce sera autre chose.)
Je ne pense pas qu’on se profile vers un monde où l’IA aura remplacé toute l’offre culturelle, artistique, imaginative à laquelle on aura accès. Il y aura toujours des weirdos qui seront mu·es par le besoin irrépressible de raconter leur version d’une histoire. Les artistes ne vont pas disparaître. Parce que, comme d’autres métiers dits « à vocation », ce n’est pas l’argent ni la reconnaissance qui nous meut – même si elles sont bienvenues.
Non, ce que l’IA risque de nous faire, c’est de continuer à nous précariser. Peut-être que pendant un temps, les productions en IA vont prendre une part plus importante des marchés. Les humains vont s’en repaître, puis se lasser – je pense sincèrement que même pour l’être humain le plus fatigué, le moins privilégié, le contenu généré par IA est l’équivalent d’un hamburger McDo en terme de nutrition de l’âme. Et quand il faudra refaire appel à des artistes pour recommencer à créer plus d’inédit, de risque, d’art... Des artistes seront prêt·es à le faire pour encore moins cher, dans des conditions encore moins sécurisantes, parce qu’on est mus par la beauté du geste. Et le besoin irrépressible de raconter nos versions de l’histoire. À l’échelle de l’art, je pense que c’est vers ça qu’on se dirige.
No pain, no gain : la valeur de l’effort
Mais à l’échelle de la créativité, un danger un peu plus grand apparaît à l’horizon. Je crains que tout un pan de la population ne trouve plus de raison d’essayer d’essayer. Il y a les grands adultes que nous sommes, qui avons grandi avec l’idée que la bonne fée du talent ne s’est simplement pas penchée sur nos berceaux à la naissance. Il y a aussi toutes les plus jeunes générations, à qui on apprend à se servir de l’IA à l’école sans tout à fait avoir le recul nécessaire sur son impact pédagogique, dans la continuité d’une vision de l’apprentissage scolaire à seules fins utilitaristes (obtenir un diplôme pour obtenir un emploi pour participer à l’économie du pays).
Les outils d’IA sont susceptibles de nous empêcher d’avoir envie d’essayer quand même. Si on peut obtenir ce qu’on veut d’un claquement de doigt, alors quel intérêt on trouve à transpirer ? 15 Le problème, quand on obtient tout ce qu’on désire sans effort, c’est qu’on est plus susceptible de sauter de désir en désir, sitôt l’un assouvi un nouveau le remplace, dans une course effrénée à la satisfaction superficielle. Ça ne laisse pas beaucoup de temps pour se questionner sur l’origine, la pertinence, les conséquences, de ces désirs. Ce sont des questions qui ont l’air super boring ou moralisatrices, mais promis : il est possible de se les poser sans jugement, et c’est nécessaire pour se connaître, soi-même. Comment savoir qui je suis, si je ne rencontre jamais aucune résistance ?
Apprendre, c’est se cogner à l’échec, encore et encore, jusqu’à réaliser des avancées. Chaque échec a une valeur pédagogique énorme : une opportunité de comprendre ce qui n’a pas fonctionné, et de recommencer en changeant quelque chose dans le processus. C’est valable pour toutes les formes d’apprentissage, pour les savoir-faire comme pour les savoir-être. Il faut beaucoup tâtonner avant de pouvoir sculpter un bout de bois en figurine, tout comme pour connaître une personne et devenir un·e bon·ne ami·e pour elle.
Et même si, après plusieurs tentatives et plusieurs échecs, on réalise qu’en fait on n’aime pas du tout la sculpture sur bois, ou que cette personne n’est en fait pas compatible avec nos besoins relationnels, le fait est qu’avoir échoué encore et encore n’aura pas servi à rien. On n’aura pas « investi du temps ou de l’énergie » pour « repartir sans rien ». Savoir qu’on n’aime pas la sculpture sur bois, ou qu’on n’a pas envie de relationner sur certaines modalités, ce n’est pas rien : ce sont des morceaux de soi-même qu’on ne connaissait pas avant, et qu’on peut désormais identifier. Ce n’est jamais vain, de se connaître soi. Comment se fait-il qu’on soit sans cesse poussés à nous mettre en scène, à nous monétiser, à « devenir la meilleure version de nous-mêmes », mais qu’il soit si peu valorisé de se connaître intimement, tel·les qu’on est là, maintenant ?
Si le réel, c’est « ce contre quoi on se cogne » (d’après Lacan), il me paraît urgent de reprendre conscience de la valeur de l’apprentissage et « du fait d’éprouver la vie » (comme dirait Nathalie Sejean).
Ça nécessite un contact, avec les autres, avec le monde, avec le rejet, avec l’échec, mais aussi avec le succès (qui n’existe que si on a fait quelque chose), avec l’acceptation (qui n’existe que si on se montre vulnérable).
Comment rester vivant·e si je n’ai jamais l’opportunité d’apprendre de mes expériences ?
À une échelle politique, une question pressante émerge : que peut-on imposer à une foule d’individus qui n’ont aucune conscience d’eux-mêmes ? Qui n’ont confiance en rien, ni en leur propre potentiel, ni en l’importance des autres dans leur vie, ni même à l’existence d’une réalité qui les rassemble ?
Conclusion : la soupe, ça fait grandir
J’espère que vous êtes allé·e faire pipi à un moment donné de cette lecture. J’espère que j’ai réussi à expliquer en quoi, selon moi, l’IA et son usage de plus en plus généralisé, même par des gens qui n’ont aucun intérêt à le faire, est un symptôme d’un problème plus grand. Et j’espère que, comme moi après avoir beaucoup réfléchi à ces enjeux, vous en ressortez galvanisé·e.
Si non, pas du tout, pas de panique ! Laissez-moi vous raconter une anecdote.
J’ai un club de soupe et c’est ma solution contre la paralysie générée par l’IA
Au départ, j’ai un club de karaoké. J’ai deux copines que je retrouve régulièrement pour chanter nos tubes préférés, sans honte et sans complexe. Un jour, je me suis dit :
« Hm, j’aime trop la soupe. J’aimerais bien avoir un club de soupe. On se réunirait pour cuisiner une soupe et la manger ensemble. »
Je suis quelqu’un de très socially awkward. Comme d’autres, j’ai vécu à l’adolescence une forme violente de rejet : le harcèlement scolaire. Depuis que je suis adulte, mes relations amicales sont toujours, toujours, mâtinée de l’angoisse existentielle que d’un coup, mes ami·es réalisent que je suis une sombre merde et m’abandonnent en se riant de moi. J’ai du mal à prendre des risques : à dire ce que je pense (ce n’est sûrement pas intéressant), à poser des questions (qui sont sûrement bêtes), à proposer des choses (qui sont sûrement ridicules).
Mais ma fille m’a appris un truc, c’est qu’aucun avis sur moi n’est plus important que le sien. Et c’est vraiment depuis qu’elle est là que je m’autorise à faire des choses que je n’aurais jamais osées avant, parce qu’au pire, quoi ? Qu’est-ce qui peut m’arriver de si terrible ?
J’avais très envie d’avoir un club de soupe, alors j’ai demandé à mes copines de karaoké, avec qui on s’était déjà échangé plusieurs recettes, si elles voulaient venir goûter une soupe chez moi. Au pire, quoi ? Elles auraient dit non. (Elles m’auraient ptêt trouvée cheloue, mais elles auraient eu la politesse de ne pas me le dire en face.) Elles ont dit oui. Je les ai reçues dans le chaos absolu de ma vie de famille, après une journée longue et harassante. J’ai fait la cuisine comme je fais toujours, à savoir de manière chaotique. On a mangé plus tard que ce que j’avais prévu, mon four a fait des siennes. On a eu du mal à avoir des conversations d’adultes, car ma fille était de la partie.
Et c’était super. On a remis ça six semaines plus tard.
Cool ta vie, me direz-vous, mais quel rapport avec l’IA ?
Contre la froideur des machines
Je crois que très exactement aucun des problèmes de notre société n’a pour réponse optimale « les IA des milliardaires de la tech ». Il va sans dire que tous ces problèmes ont des solutions qu’il faudra trouver ensemble, et que ça va nous demander beaucoup d’imagination, pour aborder ces sujets complexes avec des points de vue inédits.
Donc je ne pense pas que la solution face à la massification de l’IA soit d’aller insulter tous·tes ses utilisateur·ices. Nous retrancher chacun dans notre petite bulle de colère et d’incompréhension n’a jamais fonctionné. Pour chaque usage individuel de l’IA qui nous paraît aberrant, il y a une explication, une racine, et des pistes à explorer. À nous de faire ce qui est en notre pouvoir pour pousser les décideur·ses à s’intéresser à ces explications, à traiter les maux à leur racine. Mais nous avons aussi du pouvoir à titre individuel, dans nos petites mains fragiles et fortes.
Je vous parle de mon club de soupe parce qu’il fait partie du dernier choix dans ma vie qui a nécessité une prise de risque, et qui m’a apporté bien plus que ce que j’avais à perdre. Et je crois que c’est la leçon que j’ai envie d’en tirer.
Dans l’émission de Internet Exploreuses consacré à la critique de l’IA, Martin Lafréchoux dit :
Quand on fait soi-même c’est beau. C’est pas désagréable de comprendre les choses. [...] Moi fondamentalement, j’ai pas l’impression de passer à côté de grand-chose [avec l’IA]. Il y a eu un moment où tout le monde s’est acheté des Thermomix, et me disait « mais tu te rends pas compte, c’est génial, t’as même plus besoin de touiller le risotto ». Je disais : « mais j’aime touiller le risotto ! ».
Il dit aussi : « comment on montre que c’est les autres qui sont tristes ? », et j’ai envie de retourner la question comme un gant, re: j’en ai marre d’insulter les gens.
Comment on montre que sans IA, on a tout autant (voire plus encore) de joie ?16
Ne pas utiliser l’IA, ce n’est pas se condamner à une vie sans couleur, sans créativité. C’est peut-être la chose qu’on peut véhiculer dans le monde, le message qu’on peut porter en bandoulière, nous qui n’utilisons pas l’IA et sommes en lien avec notre créativité. Porter ce message, ça veut dire faire tomber les barrières qui empêchent les autres de découvrir et d’utiliser leur propre créativité, et tendre des mains.
Quand j’étais ado, une copine d’Internet m’a appris à me servir de Photoscape pour faire des montages et me créer un avatar pour mon forum de RPG. C’était pas parfait, c’était même un peu moche, mais sans elle, je n’aurais pas développé ces compétences. Et j’étais bien fière de l’avoir fait. Plus tard, j’ai dû poser une étagère dans mon bureau, dans l’atelier partagé que j’occupais, et j’ai pris mon courage à deux mains pour demander des conseils à quelqu’un dont c’était littéralement une partie du métier. Il aurait pu se moquer de moi, il l’a d’ailleurs peut-être fait gentiment, mais j’ai monté mon étagère. Un jour, j’ai bénéficié d’un excellent atelier de valorisation des compétences. Depuis, dès que je peux, j’aide les autres à monter leurs CV et à mieux parler de leurs expériences, à prendre confiance en leurs profils pro.
Ce n’est pas un hasard si je décide de reprendre les ateliers d’écriture en 2026. J’ai fini par comprendre qu’on n’avait pas de trop de toutes les forces disponibles pour aider le plus de monde possible à exercer sa créativité. Et moi, mon domaine de compétence, c’est l’écriture. Je tends la main.
Je vous parle de mon club de soupe parce que face à la tentation du repli sur soi dans la tempête de merde qu’est la vie dans ce monde à cette heure, peu de choses apportent autant de réconfort et d’énergie que d’être ensemble. Et de fabriquer des choses, ensemble.
Une soupe, un texte, un chant, un match, une amitié, une asso, une fête.
Trinquons !
Générique de fin
Cette réflexion n’aurait pas vu le jour sans les nombreuses conversations que j’ai eues ces derniers mois et semaines avec Mathieu, Simon, Mahrez, Lucie Ronfaut, Lucie Bryon, Nathalie Sejean et les Plartistes.
Merci à Lucie Ronfaut pour ses nombreuses suggestions de lecture, et merci à Mahrez d’avoir été mon consultant sur tous les aspects très techniques de l’essai. Enfin, merci à Nathalie Sejean pour son regard d’éditrice.
Pour vous parler de tout ça du mieux possible, je me suis nourrie des matériaux suivants :
Références
Livres :
- Le désert de soi-même, d’Eric Sadin (paru en 2025 aux éditions L’échappée)
- Empire of AI, de Karen Hao (paru en 2025 chez Penguin Random House, non traduit)
- La méthode Carnet d’idées, de Nathalie Sejean (paru en 2025 chez La Fourmi Éditions)
- Le talent est une fiction, de Samah Karaki (paru en 2023 chez Nouveaux Jours/JC Lattès)
Articles en ligne :
- Je reviens du futur, un numéro de Absolument tout, une newsletter de Martin Lafréchoux
- The Reverse Centaur’s Guide to Criticising AI, de Cory Doctorow
Podcasts et vidéos :
- Colossus, un épisode en 2 parties du podcast Search Engine
- Peut-on critiquer l’IA sans faire la morale ?, un épisode d’Internet Exploreuses avec Mathilde Saliou
- Why AI « Art » Feels So Wrong, une vidéo de Thomas Flight
- Elon Musk, un épisode en 2 parties du podcast If Books Could Kill
Si vous avez aimé lire cet essai et que vous voulez participer à un monde plus joyeux, faites-le suivre à quelqu’un·e que cela pourrait nourrir. Merci pour votre temps et votre énergie.
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Il se trouve que j’ai parlé de ces sujets dans un épisode de l’émission Internet Exploreuses, il y a un peu pus d’an, donc. ↩
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Ce n’est pas moi qui utilise l’IA pour obtenir de nouvelles recommandations musicales sur Spotify : c’est Spotify qui utilise l’IA sur moi pour me recommander de nouveaux morceaux. Je suis la réceptrice passive d’un processus dans lequel je n’ai aucune partie prenante, aucune agentivité (à part celle de ne pas utiliser ces fonctionnalités de recommandation). Premier élément important : apprendre à reconnaître qui utilise l’IA, et sur qui elle est utilisée. ↩
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Pour chaque donnée qui n’est pas textuelle, il faut décrire avec des mots (du langage) ce que contient la donnée, afin que le modèle puisse comprendre, classer et réutiliser ce qu’elle contient. C’est ainsi que des milliers de travailleur·ses sous-payé·es dans les pays du Sud économique sont employé·es à décrire avec des mots ce qui se passe dans un fichier d’image, de vidéo ou de son. ↩
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Et ce faisant nous imposent leurs éléments de langage pour à notre tour en parler. ↩
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Et c’est une vision qui commence à faire des émules, comme le prouve Joe Rogan qui n’a pas peur d’avancer que Jésus Christ pourrait se réincarner en IA. ↩
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Comme lors de la crise des subprimes en 2008, il ne faut pas oublier qu’une partie des investissements placés dans les entreprises d’IA viennent des fonds de pension : des travailleur·ses qui placent une partie de leurs économies dans les mains de professionnel·les pour tout simplement bénéficier d’une retraite, ou augmenter leur confort de vie pendant ladite retraite. C’est du vrai argent de vraies personnes. Si la bulle financière de l’IA éclate, ces personnes-là seront impactées. ↩
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The Reverse Centaur’s Guide to Criticizing AI, C. Doctorow, publié le 05/12/2025. ↩
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Pensons aussi qu’à l’époque de la révolution industrielle, on a déployé d’énormes métiers à tisser mais on est quand même allé foutre des enfants dedans, pour qu’avec leurs petits doigts ils décoincent ce que la machine avait coincé. ↩
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C’est le phénomène qui nous fait reconnaître des formes familières dans les nuages, les feuilles de thé ou les taches d’encre, par exemple. ↩
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En parallèle, si le sexe me manque mais que je refuse de m’exposer aux risques encourus en situation de drague ou d’intimité, je pourrais faire comme les gooners : passer mes nuits à me masturber devant des dizaines de films pornographiques diffusés en simultané sur plusieurs écrans. Pour certains d’entre eux, dont l’adolescence s’est passée pile pendant le Covid, il n’y a tout simplement « aucun intérêt » à essayer de rencontrer un·e partenaire sexuel·le ou romantique : il y a tout ce qu’il faut sur Internet. ↩
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C’est aussi le problème de nous avoir dit pendant des décennies qu’on ne pouvait créer notre réalité que tous les cinq ans pendant les élections. ↩
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Comme moi, avec cette vidéo qu’on m’a envoyée car évidemment il faut m’envoyer tout ce qui a rapport avec Francis Cabrel, et que je n’ai pas crue réelle tout de suite. Ce qui m’a totalement gâché l’expérience de la découverte, alors si vous cliquez, soyez rassuré·es, c’est tout à fait vrai. ↩
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Une citation issue de son livre Révolutions à l’envers, que j’ai moi-même trouvée dans Le désert de nous-mêmes, de Eric Sadin. ↩
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Mais les bénéfices de l’IGA seront tellement énormes qu’ils compenseront « largement » les dommages qu’elle a causée. Source ? Tkt frère. ↩
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Attention, je ne suis pas en train de militer pour que la vie soit plus dure pour tout le monde. Je parle d’obtenir ce que l’IA nous « offre » (des visuels générés, l’illusion d’interactions sociales) instantanément pour augmenter notre « confort ». Pas de l’accès aux premières nécessités, ou à une vie digne. ↩
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Il n’échappera pas à l’oeil averti qu’il y a cinq ans, j’écrivais exactement la même chose à propos de l’existence des hommes. L’histoire aime se répéter... ↩
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J
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Bonjour Pauline !
Merci beaucoup pour ce texte. J'avoue être assez amusée du fait que les deux personnes en désaccord aient fait rédiger leurs réponses par un LLM (et on peut au passage constater que, contrairement à ce qui est écrit, ChatGPT n'a pas "d'avis" et avance des arguments différents, dans un style rédactionnel différent, aux deux personnes qui le lui ont demandé, avec par exemple des "où sont les études" et des "sophismes" à tout va dans la première réponse mais pas dans la deuxième - ça peut relever du prompt lui-même, mais probablement aussi et surtout de son adaptation préalable aux profils respectifs des deux utilisateurs et aux types d'arguments qu'ils trouvent habituellement convaincants...), puis se soient contentées de dire qu'elles étaient d'accord avec les réponses de l'IA. Un exemple en direct de centaure inversé, donc ?
Bien évidemment qu'une newsletter ne peut pas à elle seule exposer une alternative viable au capitalisme et trouver des réponses systémiques à chaque problème soulevé (solitude, difficulté à prendre le risque d'échouer, injonction à la productivité...), c'est lunaire d'en attendre autant. De même qu'il est lunaire d'attaquer sur le plan "Ouin ouin le texte dit que l'IA est la cause de tous les problèmes du capitalisme alors qu'il y a plein d'autres causes qui existent depuis beaucoup plus longtemps" ou "Ouin ouin l'autrice dit qu'utiliser ChatGPT pour rédiger un mail va conduire à la fin de la démocratie" alors que ce n'est absolument pas ce qui est dit (pour notre amateur de sophismes en tout genre plus haut, ça ressemble furieusement à un sacré épouvantail...).
Bref. Moi je dis merci, je partageais le constat de m'épuiser et de passer pour une terrible moralisatrice (ce que j'étais sûrement en partie) avec des arguments écologistes et déontologiques. Je m'étais déjà interrogée sur le refus de l'échec et de son rôle comme vecteur d'apprentissage (qu'en tant que professeure je connais très bien, et je suis intimement persuadée que c'est en passant par des échecs dans mes tentatives de structurer mes cours de manière claire et de trouver des exemples pertinents que je finis par mieux comprendre où les étudiants bloquent et par pouvoir les accompagner - c'est pourquoi à titre personnel je me refuse à court-circuiter ce processus en utilisant une IA pour générer des plans de cours ou me générer des exemples à la pelle), mais beaucoup moins sur la solitude. Je me reconnais beaucoup dans le besoin de partager immédiatement mes émotions négatives et d'avoir une réponse rapide d'un ami.
Bon dimanche !
Bonjour Poisson
Perso je me sers rarement de ChatGPT par souci écologique, on va dire une fois tous les 3 mois maximum. J’ai utilisé la version gratuite, sans connexion, je n’ai pas de compte chatGPT.
Pour le premier texte que j’ai posté j’ai posé cette question : « Bonjour Quel est le problème avec ce texte ou alors ton avis, merci »
Et pour le deuxième j’ai demandé : «.Merci de réécrire ce texte avec tes remarques »
Après je n’ai jamais pensé qu’une newsletter doit trouver des réponses systémiques à chaque problème soulevé. J’ai juste trouvé étonnant que ce texte soit si peu politique quelque part. Et c’est juste mon avis.
Donc j’étais très curieuse de demander à Chat GPT et surtout sans essayer de l’influencer, d’où ma question courte.Oui je me contente de dire que je suis plus ou moins d'accord avec les réponses de l'IA. Je travaille 35h/semaine, j’ai un métier physique je suis fatiguée, seule avec des enfants, je dois aller au marché, faire une lessive, j’ai une pile de livres que j’aimerais lire, donc je dois aussi faire des choix. Je l’ai dit, je n’ai pas la motivation pour répondre car j’aurais trop de choses à en dire. Tout cela demande une réflexion et du temps, perfectionniste, je n’ai pas de facilités à écrire, pas sûre d’avoir envie de m’y mettre aujourd’hui c’est tout. Je me sens loin du « ouin ouin » ? Je trouve que mon argument de non motivation à répondre autrement que par chatGPT est plutôt recevable. Le texte est très long. Et il y a beaucoup à en dire. Cela ne va pas plus loin.
Bon dimanche à vous aussi. ❄️🌞
Salut, Madame La Professeure, la première IA est Claude AI. Il y a plein d'IA différentes. Bisous
PS: vous serez heureuse d'apprendre, que la mise en mémoire est paramétrable. Je l'empêche personnellement. Pour éviter les écueils de personnalisation exagérée des réponses, et c'est dommage c'est vrai, l'ad personam, c tellement bon. :)
PPS: j'ai utilisé l'IA pour une bonne raison, je suis certain que vous pourrez la trouver en relisant l'excellent texte de Pauline, si je suis abonné, c'est pas pour rien... P. nous donne son ressenti, en tant qu'écrivaine, et on ne lui demande pas une vision omnisciente, d'évidence. C'était juste pour souligner les progrès de l'IA, et le caractère très solide de son argumentation. Voilà. A+ dans le bus
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Finalement je rejoins ChatGPT dans sa critique du texte ef les 2 points aveugles qui me posaient le plus problème, la solitude et l’art (de quel art et artistes parle t’on ?). Je n’ai malheureusement pas le temps (ni la motivation) pour répondre, et IA fait son job :
Réponse critique (version resserrée)
Ton texte touche juste sur un point essentiel : l’IA n’est pas la cause de la crise contemporaine, mais un révélateur. Elle prospère sur une fatigue réelle, sur une perte de sens et sur une désagrégation du lien que le capitalisme technologique n’a aucun intérêt à réparer. À ce niveau-là, le diagnostic est pertinent. Mais ton raisonnement se fragilise dès lors qu’il universalise une expérience située sans jamais la nommer comme telle.
La solitude, que tu places au cœur de ton analyse, en est l’exemple le plus clair. Tu la décris comme une épreuve nécessaire, traversable, parfois féconde — une condition de la créativité et de la rencontre avec soi. Or cette solitude est une solitude sécurisée : elle suppose un socle relationnel ailleurs, la certitude que l’isolement n’est ni définitif ni dangereux. Pour beaucoup de personnes, la solitude n’est pas une étape mais un état durable, parfois destructeur. En ne distinguant pas ces réalités, ton texte transforme une expérience possible pour certains en norme anthropologique implicite.
Ce glissement fausse ensuite ta critique de l’IA comme substitut relationnel. Pour celles et ceux qui vivent une solitude structurelle, l’IA n’est pas un évitement du réel mais une compensation minimale face à l’absence de liens accessibles. La lire uniquement comme une fuite morale revient à ignorer les conditions concrètes de son usage.
Le même problème apparaît dans ta conception de la créativité. Tu opposes une créativité humaine singulière, risquée, incarnée, à une production machinique fondée sur la moyenne. Cette opposition est séduisante mais trompeuse. La majorité des productions humaines sont elles aussi normées, répétitives, filtrées socialement. La créativité radicale est rare, coûteuse, et profondément inégalement distribuée. En idéalisant l’humain créateur, ton texte reconstruit une figure héroïque qui n’est ni universelle ni accessible à tous.
De là découle une sacralisation implicite de l’effort et du réel : l’idée que se cogner au monde serait nécessairement formateur. Or le réel ne cogne pas de la même manière pour tout le monde. L’échec n’enseigne pas toujours ; parfois il brise. Faire de la friction une valeur universelle, c’est oublier les inégalités matérielles, psychiques et sociales qui conditionnent ce qu’elle produit.
Enfin, ton texte pose un diagnostic structurel très large — capitalisme tardif, désagrégation du lien, évitement du conflit — mais y répond surtout par des solutions existentielles et symboliques. Ces gestes sont précieux, mais insuffisants au regard des causes invoquées. Il y a là un décalage politique non résolu.
Le problème de fond n’est donc pas ta critique de l’IA. C’est qu’elle glisse progressivement vers une morale de la « bonne humanité » — celle qui accepte la solitude, l’effort et le risque comme passages nécessaires — sans reconnaître que cette posture est située, et non universalisable.
Une critique réellement émancipatrice de l’IA doit tenir ensemble deux exigences : refuser la délégation massive du sens, et reconnaître les conditions matérielles et relationnelles qui rendent cette délégation désirable, parfois nécessaire. Sans cela, la critique devient moins politique que normative.
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Pour résumer la réponse de Claude AI, c'est bien beau de taper sur l'IA, l'IA ne fait qu'exhausser un état de fait produit par 40 ans, (moi je dirais plutôt 70 ans) de néolibéralisme. Les gestes que Pauline aime bien faire, ce sont des gestes que les prolos qui bossent et ont 3 enfants, aimaient aussi, mais n'ont juste plus le temps. C'est compliqué de vouloir faire une critique sociétale, en ayant un point de vue aussi exorbité (au sens propre, hors du centre, en marge). A moins d'adopter un point de vue de chercheur, ce qui nécessite beaucoup, beaucoup de travail. Donc oui, j'ai la flemme de construire une réponse comme Claude AI, évidemment. Ceux qui l'ont lue en entier, sans mauvaise foi, ne pourront que confirmer l'immense travail documentaire que cela aurait demandé, avec bien plusieurs heures de rédaction pour arriver à une synthèse pareil. Comme dit bien l'excellent "Le Percepteur" sur YouTube, dans vidéo où il est invité chez le futurologue, la question est, ce que produit l'AI, car le comment permet juste de perdre du temps indéfiniment. Or, la réponse de Claude AI + haute est juste exceptionnelle. On peut le nier, le déni est avec la connerie la chose la mieux partagée, j'en sais quelque chose avec moi même. Mais si on essaie d'être constructif deux secondes on est en ChatGPT +4 et regardons ce que produit dejà l'AI. Sachant qu'elle monte en puissance de façon faramineuse tous les 6 mois, voire moins. Les gens ne font que réviser leur point de vue, tellement leurs arguments se font désosser par les progrès de l'AI au fur et à mesure, c'est d'ailleurs ce qu'explique bien "le Précepteur", Charles dans la vidéo suscitée. On est au tout début. On parle d'une IA, qui aurait 3 jours, chez un bébé humain... Et la production picturale, textuelle, de code (Claude Code est encensée par les devs qui n'ont pas peur des innovations) est déjà folle. Aucune profession intellectuelle ne pourra faire l'économie de l'IA bientôt, surtout pour les gens en BtoB, qui vendent des produits, en BtoC aussi. Ce qui est le cas des artistes en définitives. C'est bien beau le soit-disant Art pour l'Art des Baudelaire et Flaubert, cette métaphysique de l'Art est très belle sur le papier. Seulement on attend encore l'œuvre d'art ex nihilo, produite sans temps, ni énergie, ni argent (qui sont tous des éléments corrélatifs à la position socio-pro-patrimoniale d'une personne), qui serait pour tout le monde, et pour personne. Tout le monde produit pour une récompense, qu'elle soit symbolique (prix en littérature par exemple, ou reconnaissance des pairs), pécuniaire, sociale, populaire, you name it. Rien n'est gratuit. Rien ne se fait sans motivation. Comme dit Spinoza il n'y a pas de cause in-causée. Voilà quand je prends moi-même le clavier, mon commentaire est long, et passe du coq à l'âne sans prévenir. :D
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Sujet auquel je n'ose pas m'intéresser (les sujets tech me semblent toujours lointain et obscur, comme l'écran noir aux écritures vertes de Matrix), j'ai lu votre texte d'une traite. Merci pour ces réflexions, qui viennent notamment nourrir les miennes concernant la nécessité de développer la créativité chez soi et chez les autres.
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Lue à l'aube. Merci, c'est complet pedagogique et pas moralisateur. Très intéressant aussi. Bon dimanche.
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Salut Pauline! J’ai tout lu, mais j’étais en désaccord avec moult choses, sans avoir pour autant le temps, et motivation, de faire un reponse complete. Voici la propal de l’IA, je la signe sans probleme: Je vais analyser ce texte dense et démontrer pourquoi son argumentation, bien que sincère, repose sur des présupposés fragiles et des généralisations problématiques.
Les failles de la démonstration
1. Une définition mouvante et opportuniste de l'IA
L'auteure commence par distinguer soigneusement IA générative, IA analytique et IAG (Intelligence Artificielle Générale), puis brouille constamment ces catégories pour servir son propos. Elle critique les LLM comme "incapables de créer quoi que ce soit de nouveau" tout en admettant qu'il existe d'autres formes d'IA utiles (détection de cancers, etc.). Cette distinction s'effondre rapidement quand elle généralise : l'IA devient un bloc monolithique responsable de tous nos maux.
2. Le sophisme de la pente glissante
L'essai enchaîne : utilisation d'IA pour un visuel → perte de créativité individuelle → atomisation sociale → fascilitateur du fascisme → fin de la démocratie. Cette chaîne causale est présentée comme inévitable, sans preuves empiriques. Où sont les études montrant que l'utilisation de ChatGPT pour un mail professionnel mène effectivement à une "incapacité de gérer la moindre contrariété" ?
3. L'argument du "c'était mieux avant" déguisé
L'auteure dit vouloir éviter la posture moralisatrice, puis passe 15 000 mots à expliquer pourquoi elle râpe ses carottes à la main et trouve la soupe plus authentique que les Thermomix. C'est précisément le "luddisme de bon goût" qu'elle prétend dépasser. Elle romantise l'effort (râper des carottes, pétrir du pain) tout en écrivant sur un ordinateur qui automatise la mise en page, la correction orthographique, la distribution de sa newsletter...
4. La créativité comme essence mystique
Son argument central – "l'IA ne peut créer que du consensus, jamais de l'inédit" – repose sur une vision romantique de la créativité humaine. Or : - Les humains aussi créent massivement du consensuel (combien de films Marvel clones ?) - L'innovation humaine s'appuie toujours sur l'existant (comme elle l'admet pour les 1500 romans lus) - Elle ne démontre jamais pourquoi le processus de sélection d'un détail "saillant" serait impossible pour une machine avancée
5. La confusion entre outil et usage
L'auteure critique l'IA pour des usages problématiques (licenciements, surveillance) mais c'est confondre le marteau et celui qui s'en sert pour frapper. Le capitalisme prédateur existait bien avant ChatGPT. Les licenciements pour "optimisation" datent des années 1980. L'IA est un accélérateur, pas la cause racine.
6. L'exemple du journaliste : un procès en sorcellerie
L'affaire Julien Pain illustre le puritanisme de cette position : un visuel IA pour annoncer un débat sur la désinformation devient une "ironie" coupable. Pourquoi ? Parce que l'outil est "intrinsèquement fasciste". C'est du raisonnement circulaire : l'IA est mauvaise → l'utiliser est mal → donc l'IA est mauvaise.
7. Le privilège non-examiné
Elle admet être "privilégiée" d'avoir du temps pour réfléchir, puis balaie cette admission. Mais c'est crucial : elle peut se permettre de passer des heures à créer manuellement parce qu'elle n'est pas une mère célibataire avec trois jobs qui aurait besoin d'aide pour rédiger un CV. Son "j'aime touiller le risotto" est un luxe qu'elle universalise.
8. La solution : un club de soupe
Après avoir diagnostiqué une crise civilisationnelle (solitude épidémique, fascisme montant, perte du réel), sa conclusion pratique est... cuisiner des soupes entre amis. C'est charmant, mais c'est aussi une fuite vers le micro-communautaire qui évite toute confrontation systémique. Elle critique l'IA pour nous isoler, puis propose comme solution de se retirer dans des petits cercles choisis.
Ce qui est absent du texte
- Aucune donnée empirique sur l'impact réel de l'IA sur la créativité, la solitude, ou le travail
- Aucune reconnaissance des usages légitimes (accessibilité pour personnes handicapées, traduction instantanée, éducation personnalisée)
- Aucune alternative structurelle : si l'IA est le symptôme du capitalisme, comment réforme-t-on le capitalisme ?
- Aucun dialogue avec les gens qu'elle critique : pourquoi le prof surchargé utilise-t-il l'IA ? A-t-on seulement demandé ?
Le vrai problème
L'auteure a raison sur un point : nous vivons une crise de sens, de lien, de confiance. Mais son diagnostic attribue à l'IA des maux qui la précèdent largement. L'atomisation sociale date des années 1950 (cf. Robert Putnam, Bowling Alone). La précarisation du travail créatif a commencé avec la financiarisation dans les années 1980. La "post-vérité" émerge avec la télé-réalité et Fox News, pas avec Midjourney.
L'IA est un révélateur de contradictions existantes, pas leur origine. Interdire ChatGPT ne recréera pas les liens communautaires brisés par 40 ans de néolibéralisme. Râper ses carottes ne renversera pas le capitalisme de surveillance.
Conclusion
Cet essai pratique une forme sophistiquée de "virtue signaling" intellectuel : en rejetant l'IA, l'auteure se positionne du côté de l'authenticité, de la profondeur, de l'humanité. Mais c'est une posture qui, malgré ses dénégations, reste profondément moralisatrice. Elle remplace l'analyse matérialiste qu'elle prétend adopter (via Graeber, via Marx) par une métaphysique de la créativité et du lien.
Le danger n'est pas que des gens utilisent l'IA pour faire un flyer. Le danger est qu'on ne régule pas les monopoles technologiques, qu'on n'impose pas de transparence sur les données d'entraînement, qu'on laisse licencier sans garde-fous. Ce sont des luttes politiques concrètes que cet essai évacue au profit d'une célébration de l'artisanat du dimanche.
Cuisiner des soupes, c'est bien. Mais prétendre que c'est une réponse à l'hégémonie d'OpenAI, c'est confondre geste personnel et action collective.
Bonjour Lemeclatusais,
Avez vous remarqué que les enchaînements logiques et les arguments résumés par ChatGPT ne décrivent absolument pas la thèse du texte écrit par Pauline ni ses arguments? Par exemple dans le premier argument, notez que ces deux phrases "Elle critique les LLM comme "incapables de créer quoi que ce soit de nouveau" tout en admettant qu'il existe d'autres formes d'IA utiles (détection de cancers, etc.). Cette distinction s'effondre rapidement quand elle généralise : l'IA devient un bloc monolithique responsable de tous nos maux." opposent deux proposition qui ne sont pas incompatibles avant de résumer dans une position qui n'est pas celle de l'auteure et sur laquelle elle est pourtant claire: le développement des IA est un symptôme, elles ne sont pas une cause.
C'est parfaitement attendu car il est maintenant bien connu que les LLM sont incapable de résumer un texte et d'en faire une analyse et une critique construite: https://ea.rna.nl/2024/05/27/when-chatgpt-summarises-it-actually-does-nothing-of-the-kind/ En résumé, soit les données d'entrainement sont plus importante que le texte et ChatGPT se contente de répéter quelque chose qui y ressemble, soit le texte est suffisamment important et ChatGPT en répète simplement des extraits sans être capable d'en évaluer leur importance dans la structure globale (ce qui est parfaitement normal étant donné la conception des LLM).
Je vous invite à essayer d'en faire vous même l'analyse entre ce que vous dit ChatGPT et la position réelle tenue dans le texte. À la limite, sur 8 points, un seul se tient avec beaucoup de charité: le 5, mais l'auteure est parfaitement d'accord avec lui. Elle le cite en exemple.
Entièrement d'accord avec votre critique de la "critique" de la critique de Pauline Harmange. Et en plus, le texte généré par IA est moche, alors que celui de l'autrice est agréable à lire
mais tellement ! cette réponse d'IA me fait le même effet que lorsque je prenais encore le temps de "débattre" sur FB avec je ne sais quel zététicien incapable de détecter l'intention et la pensée qui se dégagent de ce qu'il lit (bref, de fournir un effort de compréhension), mais que ça n'empêche pas de pondre de longs paragraphes pompeux et arrogants bourrés de "contre-arguments" en ayant zéro conscience d'être à côté de la plaque.
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Mon thé a refroidi mais ça valait le coup. Merci pour ce partage et ce travail offert.
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Un club de soupe c’est le nouveau nom pour dire « j’invite des copines à manger à la maison ? » Je me moque un peu, gentiment, mais je me sens tellement en décalage avec ce texte. Et en même temps trop contente que cette newsletter soit gratos, merci merci merci, car j’ai un petit salaire.
Depuis la capitale il faut savoir qu’on n’en peut plus de la ceramique en 2026 !
Sinon je crois que la solitude quand on vit en couple n’a pas grand chose à voir avec la solitude. Je m’explique : on peut connaître une solitude très forte en vivant en couple. Mais en couple on n’expérimente pas la solitude structurelle, c’est à dire une absence de soutien affectif, un isolement, une solitude subie.
Donc en lisant j’avais (aussi !) trop envie de demander à ChatGpt son avis vu les désaccords qui me traversait ! Car j’aurais trop de choses à en dire, sur ce qu’est l’art par exemple, sur le collectif (quand mon pote diplômé infirmier devient boulanger on sait qu’il prend la place d’un boulanger non diplômé et je ne l’oublie jamais.)
Et pour l’instant je suis assez d’accord avec la réponse de Chat :
Le problème central de fond (…) 👉 le texte a raison sur beaucoup de choses, mais il se trompe sur ce qui cause quoi, et sur ce qui est inévitable ou non.
- L’erreur principale : l’IA comme symptôme quasi totalisant Le texte affirme que : l’IA n’est pas la cause, mais le symptôme d’une crise de l’humanité. Jusque-là, c’est juste.
Mais ensuite, il absorbe presque tous les maux contemporains dans ce symptôme, ce qui crée un effet de glissement problématique : * crise de la créativité * solitude * perte du sens * désengagement politique * capitalisme tardif * perte du réel * crise de l’apprentissage * perte de l’effort * dévalorisation du travail 👉 Tout finit par converger vers l’IA, comme si elle cristallisait naturellement tous ces phénomènes.
Problème : Ces crises ont des temporalités, des causes et des dynamiques distinctes, parfois anciennes de plusieurs siècles. L’IA n’est pas leur point de convergence naturel, elle est un accélérateur parmi d’autres, au même titre que : * l’urbanisation, * la financiarisation, * les réseaux sociaux, * la précarisation du travail, * l’école utilitariste, * la marchandisation du soin et du lien. Le texte écrase ces distinctions.
- Une anthropologie implicite très normative Le texte repose sur une vision très précise de ce que serait :
- un·e humain·e “en bonne santé”
- une “vraie” créativité
- un rapport “juste” à l’effort
- une solitude “féconde”
- une relation “authentique” à soi 👉 Or cette vision est très située :
- culturellement,
- socialement,
- psychologiquement.
Exemples : * Tout le monde ne peut pas se construire par l’échec répété. * Tout le monde ne trouve pas de sens dans l’effort ou le “faire soi-même”. * Certaines personnes fonctionnent mieux avec des médiations techniques. * La solitude n’est pas une étape transitoire pour tout le monde — pour certains, elle est structurellement dangereuse. Le texte universalise une expérience valable pour certains, et en fait un étalon humain.
- Le faux dilemme “machine = consensus / humain = inédit” C’est un point clé. Le texte pose une opposition très nette :
- IA = moyenne, consensus, reproduction
- humain = singularité, inédit, rupture Problème de fond :
- les humains produisent énormément de consensus, de cliché, de reproduction,
- l’inédit humain est rare, coûteux, socialement filtré,
- l’originalité humaine est elle-même construite sur des normes, des écoles, des exclusions.
Le texte idéalise la créativité humaine comme naturellement divergente, alors qu’elle est : * institutionnalisée, * hiérarchisée, * validée a posteriori. 👉 Ce n’est pas faux de dire que l’IA ne crée pas “au sens fort”, mais c’est faux d’en déduire que l’humain crée spontanément du neuf.
- Un angle mort majeur : les usages non existentiels de l’IA Le texte traite presque exclusivement l’IA comme :
- substitut relationnel,
- substitut créatif,
- substitut cognitif,
- substitut de l’effort.
Mais il ignore largement : * les usages instrumentaux banals, * les usages compensatoires (handicap, fatigue, précarité), * les usages transitoires ou hybrides.
👉 Résultat : L’IA est toujours interprétée comme une fuite, jamais comme : * une béquille, * un détour, * un support provisoire, * une reconfiguration du geste. C’est une lecture morale, même quand elle se veut non morale.
- Le texte sacralise le réel et l’effort C’est peut-être le point le plus profond. Le texte repose sur une idée implicite : le réel est ce contre quoi on se cogne, et c’est nécessairement bon.
Mais : * le réel cogne de manière très inégale, * l’effort n’est pas également transformateur pour tous, * la friction n’enseigne pas toujours — parfois elle détruit. 👉 Le texte transforme une valeur (le contact avec le réel, l’effort, le risque) en norme éthique universelle. Ce qui revient à dire, en creux : * si tu préfères la médiation, * si tu évites l’échec, * si tu délègues une partie du processus, alors tu es “moins vivant·e”. C’est là que le fond devient problématique.
- Une critique du capitalisme… sans matérialisme conséquent Paradoxalement, le texte :
- critique le capitalisme,
- cite Marx, Graeber, Doctorow, mais revient toujours à des solutions individuelles et symboliques :
- clubs de soupe,
- ateliers,
- relation à soi,
- gestes concrets.
👉 Ces réponses sont belles, mais insuffisantes au regard du diagnostic structurel posé. Il y a un décalage de niveau : * causes systémiques, * remèdes existentiels. Ce n’est pas incohérent, mais c’est politiquement faible.
En résumé : le problème de fond en une phrase Le texte transforme une critique pertinente de l’IA et du capitalisme en une morale de la “bonne humanité”, sans assumer pleinement qu’il s’agit d’un point de vue situé, non universalisable.
Pour moi cette réponse de Chat Gpt donne plutôt raison à Pauline, sa réponse va dans votre sens mais en réalité la newsletter ne fait rien de ce que lui reproche Chat Gpt, en particulier, à aucun moment les problèmes ne sont naturalisés (rien ne dit que l'IA serait un point de convergence naturelle par exemple ! Au contraire c'est analysé en rapport avec les développements du capitalisme entre autre), la newsletter ne dit pas non plus que les humains ne produisent que de l'inédit, et par dessus le marché, c'est une newsletter qui essaie de s'éloigner des discussions morales... (Sans compter que bien sûr que le point de vue est situé, c'est une newsletter !). Finalement Chat Gpt fait bien ce qui est décrit dans le texte, c'est à dire synthétiser sur la base de probabilités les critiques qui pourraient être faites, sans qu'elles soient forcément pertinentes. Sinon je suis d'accord sur le fait que les reconversions vers des métiers manuels sont à questionner dans leurs compétences, par contre ça traduit le fait que quand on a les ressources nécessaires, on cherche des métiers qui ont du sens et avec une part de créativité, et c'est un constat important (y compris dans le fait que ce n'est pas accessible à tout le monde)
On n’a pas lu la même newsletter ou alors je n’ai rien compris !😅 Après je ne cherche pas forcément qui a raison ou pas. En lisant la lettre j’ai vraiment tiqué, surtout quand Pauline a parlé de la solitude, de l’échec, de l’art, des artistes. Et étrangement ChatGPT a parlé de ces points là. Ce sont ceux qui m’intéressent justement car ils sont politiques quelque part, je ne sais pas le dire autrement. Mais c’est juste mon avis. Je ne dis pas que j’ai raison.
Salut LN,
Je te conseille d'utiliser Claude AI même en gratuit, il est bien meilleur que chatgpt, en tout, écriture, réflexion (cf + haut mon message par CLaude AI), coding, etc. Son facteur G est + élevé pour faire un anthropomorphisme de très mauvais aloi.
Salut Lemeclatusais, merci pour l’info.
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La lecture de cette newsletter était enrichissante et enthousiasmante. En revanche, je suis affligée par ces commentaires rédigés par l'IA, qui à mon sens reflètent la paresse intellectuelle des personnes qui y ont recours, ainsi que le besoin généralisé de transformer ce qu'on voit comme des défauts en différences insurmontables. On peut bien sûr trouver des limites à un texte et ne pas en partager les conclusions, mais avoir au moins l'honnêteté de répondre d'humain à humain, de prendre aussi le risque d'exposer son point de vue, ses failles. Bref, d'engager une véritable conversation. Alors que Pauline évoque le besoin de faire société, de se reconnecter aux autres (et bien sûr aux autres choisi•es, en quoi cela serait un problème ?), reprocher un point de vue situé tout en tirant le sien du néant, c'est particulièrement ironique. Merci en tout cas pour cette invitation à la réflexion.
Désolée mais j’ai un métier physique, je bosse 35h/semaine, seule avec des ados et des choix à faire le week-end avec tout ce qu’il y a à faire. Le texte de Pauline est très long et cela m’aurait pris un temps fou pour y répondre (je n’ai pas de facilités à écrire) si j’avais voulu faire ça bien et parler de mes nombreux mes points de désaccords.
Il m’a paru intéressant de demander à chatGPT. Par simple curiosité et pour m’aider à comprendre mon malaise. Mais c’est juste mon avis, je ne dis pas que j’ai raison.
Cela aurait été malhonnête si j’avais écris une réponse avec l’aide de GPT sans le dire. Mais là je suis transparente. Je trouve de mon côté que les réponses de IA invitent à la réflexion.
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Merci beaucoup pour ces réflexions, j'ai adoré te lire. Je partage absolument tout ce que tu dis et tu mets des mots sur ce que je pensais de l'IA sans prendre le temps de l'exprimer. Ce que tu dis sur les efforts nécessaires pour vivre en communauté me parle beaucoup. Je fais partie de plusieurs collectifs autogestionnaires (dont une chorale) et c'est vrai que c'est parfois très durs, il y a des conflits qui font mal notamment à l'ego. Mais c'est tellement riche, mes camarades m'apportent tellement de soutien, de nouvelles connaissances ou expériences, que ça en vaut la peine !
En revanche je suis effarée par les commentaires de gens qui ont soumis ton article à des IA. Au-delà du fait que vous illustrez parfaitement les critiques de Pauline, vous connaissez le consentement ? L'IA ne s'embarasse pas du consentement des humain.es, mais il me semble que vous avez assez de jugeotte pour comprendre que l'autrice d'un propos argumenté et travaillé sur l'IA n'ait pas envie que le fruit de son travail soit ensuite confié à une IA générative...
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Merci beaucoup pour cette newsletter, ça me fait du bien de lire ça, étant donné que je me débats moi aussi avec le fait de ne pas tomber dans un jugement moral, et avec les solutions à trouver pour désamorcer la séduction de l'IA. Ce qui me désespère le plus ce sont les blanc-seings institutionnels y compris à l'université et dans l'enseignement, plus que les usages individuels. Mais effectivement c'est important de se rappeler de quoi l'IA est le symptôme, pour réfléchir à des angles de discussion et de pratique (en plus du fait que ça plonge ses racines loin dans le capitalisme donc comme toujours on sait où taper, mais plus facile à dire qu'à faire). En cours à l'université j'ai pu remarquer que cette discussion est fructueuse quand on l'entame avec des étudiant-es, mais surtout dans des cours où ils ne sont pas notés et sont là pour développer des compétences sur le temps long, sur l'année entière par exemple. Là, beaucoup entendent bien l'importance d'expérimenter par soi-même, de faire des erreurs et d'être corrigés etc. Mais... Ça demande justement d'avoir remis en question certaines normes d'évaluation, d'accueillir les erreurs et maladresses inhérentes à ce processus, de leur présenter celles-ci sous un jour positif. Et de leur proposer des modalités d'apprentissage qui prennent leur sens sans ces outils, voire des moments sans écran du tout, pas pour stigmatiser leur usage mais pour montrer l'intérêt de la diversité des outils et des manières de réfléchir. (Ce que je trouve finalement très stimulant)
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Merci Pauline d’avoir partagé tes réflexions, qui ont beaucoup nourri les miennes. Notamment car je m’apprête à devoir expliquer à des jeunes étudiant·es pourquoi iels devraient apprendre à coder (des sites web) au lieu de le faire faire par ChatGPT.
J’en retiens un truc fondamental je pense: l’utilisation de ChatGPT et compagnie me prive de la satisfaction d’avoir réussi à faire qqch moi-même, du constat que j’en suis capable et donc d’un élément essentiel de la construction de ma confiance en moi.
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Coucou ! ^^ Merci beaucoup pour ce texte, vraiment très agréable à lire et qui fait beaucoup cogiter.
Sans parler de l'IA en particulier, je me retrouve dans beaucoup de choses que tu as écrite. Je ressens le besoin de ralentir et prendre le temps sur les choses qui me font du bien, d'accepter qu'apprendre des choses passe par une phase où on est débutant et où on fait des erreurs. J'en suis aussi à confronter ma peur de quitter mon cocon de sécurité pour prendre des décisions, et j'ai la même petite phrase "mais c'est bizarre comme idée" qui me vient, mais tant pis, parfois il faut oser !
J'ai lu les commentaires aussi et je les trouve aussi très intéressants, c'est pas forcément le cas partout ! Les deux plus marquants sont les deux personnes qui ont utilisé un LLM pour répondre, je trouve intéressant non pas la réponse générée mais plus leur approche autour de cette réponse. Parfois comme Hélène on utilise l'IA malgré une conscience écologique, en essayant de prendre compte des biais en fonction du prompt et de prendre du recul sur le résultat. J'ai beaucoup aimé aussi quand Hélène dit que l'écriture est difficile et que ça demanderait du temps et des efforts de faire ça bien quand la vie est fatiguante. En vrai si c'était possible j'aurais adoré discuter avec Pauline et Hélène, peut être autour d'une soupe. 😄
Dans un autre registre je trouve intéressant de voir aussi le profil de gens très enthousiastes sur les IA génératives. J'avoue ça me dépasse un peu, j'ai mon propre ressenti et c'est pas vraiment l'enthousiasme, du coup je suis curieux de comprendre. 😄 J'ai quand-même tiqué à l'idée de signer un texte généré par un LLM. Je veux bien qu'on soit curieux de voir une analyse générée par LLM et être d'accord avec cette analyse. Mais quand-même, signer le texte généré comme si c'était le mien c'est encore autre chose !
Bonne journée à tous !
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Bonsoir, et merci infiniment pour cet essai !
Biais de confirmation mis à part, il m'a permis de cristalliser une pensée floue qui me flottait à l'esprit depuis les balbutiements des grands modèles de langage : c'est vraiment le rapport à l'effort et à l'échec qui est cassé.
Une raison de plus pour continuer à transmettre nos passions créatrices - pour vous c'est l'écriture, pour moi la musique :)
Et une excellente année 2026 à vous !
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