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Lemeclatusais
4 janvier 2026, matin

Salut Pauline! J’ai tout lu, mais j’étais en désaccord avec moult choses, sans avoir pour autant le temps, et motivation, de faire un reponse complete. Voici la propal de l’IA, je la signe sans probleme: Je vais analyser ce texte dense et démontrer pourquoi son argumentation, bien que sincère, repose sur des présupposés fragiles et des généralisations problématiques.

Les failles de la démonstration

1. Une définition mouvante et opportuniste de l'IA

L'auteure commence par distinguer soigneusement IA générative, IA analytique et IAG (Intelligence Artificielle Générale), puis brouille constamment ces catégories pour servir son propos. Elle critique les LLM comme "incapables de créer quoi que ce soit de nouveau" tout en admettant qu'il existe d'autres formes d'IA utiles (détection de cancers, etc.). Cette distinction s'effondre rapidement quand elle généralise : l'IA devient un bloc monolithique responsable de tous nos maux.

2. Le sophisme de la pente glissante

L'essai enchaîne : utilisation d'IA pour un visuel → perte de créativité individuelle → atomisation sociale → fascilitateur du fascisme → fin de la démocratie. Cette chaîne causale est présentée comme inévitable, sans preuves empiriques. Où sont les études montrant que l'utilisation de ChatGPT pour un mail professionnel mène effectivement à une "incapacité de gérer la moindre contrariété" ?

3. L'argument du "c'était mieux avant" déguisé

L'auteure dit vouloir éviter la posture moralisatrice, puis passe 15 000 mots à expliquer pourquoi elle râpe ses carottes à la main et trouve la soupe plus authentique que les Thermomix. C'est précisément le "luddisme de bon goût" qu'elle prétend dépasser. Elle romantise l'effort (râper des carottes, pétrir du pain) tout en écrivant sur un ordinateur qui automatise la mise en page, la correction orthographique, la distribution de sa newsletter...

4. La créativité comme essence mystique

Son argument central – "l'IA ne peut créer que du consensus, jamais de l'inédit" – repose sur une vision romantique de la créativité humaine. Or : - Les humains aussi créent massivement du consensuel (combien de films Marvel clones ?) - L'innovation humaine s'appuie toujours sur l'existant (comme elle l'admet pour les 1500 romans lus) - Elle ne démontre jamais pourquoi le processus de sélection d'un détail "saillant" serait impossible pour une machine avancée

5. La confusion entre outil et usage

L'auteure critique l'IA pour des usages problématiques (licenciements, surveillance) mais c'est confondre le marteau et celui qui s'en sert pour frapper. Le capitalisme prédateur existait bien avant ChatGPT. Les licenciements pour "optimisation" datent des années 1980. L'IA est un accélérateur, pas la cause racine.

6. L'exemple du journaliste : un procès en sorcellerie

L'affaire Julien Pain illustre le puritanisme de cette position : un visuel IA pour annoncer un débat sur la désinformation devient une "ironie" coupable. Pourquoi ? Parce que l'outil est "intrinsèquement fasciste". C'est du raisonnement circulaire : l'IA est mauvaise → l'utiliser est mal → donc l'IA est mauvaise.

7. Le privilège non-examiné

Elle admet être "privilégiée" d'avoir du temps pour réfléchir, puis balaie cette admission. Mais c'est crucial : elle peut se permettre de passer des heures à créer manuellement parce qu'elle n'est pas une mère célibataire avec trois jobs qui aurait besoin d'aide pour rédiger un CV. Son "j'aime touiller le risotto" est un luxe qu'elle universalise.

8. La solution : un club de soupe

Après avoir diagnostiqué une crise civilisationnelle (solitude épidémique, fascisme montant, perte du réel), sa conclusion pratique est... cuisiner des soupes entre amis. C'est charmant, mais c'est aussi une fuite vers le micro-communautaire qui évite toute confrontation systémique. Elle critique l'IA pour nous isoler, puis propose comme solution de se retirer dans des petits cercles choisis.

Ce qui est absent du texte

  • Aucune donnée empirique sur l'impact réel de l'IA sur la créativité, la solitude, ou le travail
  • Aucune reconnaissance des usages légitimes (accessibilité pour personnes handicapées, traduction instantanée, éducation personnalisée)
  • Aucune alternative structurelle : si l'IA est le symptôme du capitalisme, comment réforme-t-on le capitalisme ?
  • Aucun dialogue avec les gens qu'elle critique : pourquoi le prof surchargé utilise-t-il l'IA ? A-t-on seulement demandé ?

Le vrai problème

L'auteure a raison sur un point : nous vivons une crise de sens, de lien, de confiance. Mais son diagnostic attribue à l'IA des maux qui la précèdent largement. L'atomisation sociale date des années 1950 (cf. Robert Putnam, Bowling Alone). La précarisation du travail créatif a commencé avec la financiarisation dans les années 1980. La "post-vérité" émerge avec la télé-réalité et Fox News, pas avec Midjourney.

L'IA est un révélateur de contradictions existantes, pas leur origine. Interdire ChatGPT ne recréera pas les liens communautaires brisés par 40 ans de néolibéralisme. Râper ses carottes ne renversera pas le capitalisme de surveillance.

Conclusion

Cet essai pratique une forme sophistiquée de "virtue signaling" intellectuel : en rejetant l'IA, l'auteure se positionne du côté de l'authenticité, de la profondeur, de l'humanité. Mais c'est une posture qui, malgré ses dénégations, reste profondément moralisatrice. Elle remplace l'analyse matérialiste qu'elle prétend adopter (via Graeber, via Marx) par une métaphysique de la créativité et du lien.

Le danger n'est pas que des gens utilisent l'IA pour faire un flyer. Le danger est qu'on ne régule pas les monopoles technologiques, qu'on n'impose pas de transparence sur les données d'entraînement, qu'on laisse licencier sans garde-fous. Ce sont des luttes politiques concrètes que cet essai évacue au profit d'une célébration de l'artisanat du dimanche.

Cuisiner des soupes, c'est bien. Mais prétendre que c'est une réponse à l'hégémonie d'OpenAI, c'est confondre geste personnel et action collective.