Un muffin après l'autre
Où l'on met la main à la pâte.
Salut,
Je vous adresse ce matin une lettre courte, que je vais essayer de ne pas transformer en mot d’excuse. « Madame la maîtresse, veuillez excuser Pauline mais le chien a mangé son devoir. »
Depuis le début de l’année, je vis dans un temps plus long que celui de l’infolettre mensuelle. Ça fait des mois que je suis dans la lecture des mêmes deux livres, dans lesquels j’avance minutieusement, pour les laisser me toucher au cœur et en retenir des enseignements.1 En parallèle, toutes mes lectures de formats plus courts, toutes les vidéos que je regarde, tournent autour des mêmes sujets qui m’animent en ce moment. Je voudrais commencer une conversation sur pourquoi et comment l’époque dans laquelle on vit nous pousse à nous dérober à la quotidienneté – et pourquoi cette quotidienneté est nécessaire à nos vies. En gros.
Mais j’ai besoin que tout ce que j’absorbe fasse compost, se décompose, sédimente, se recompose.
Cette semaine, j’ai commencé un brouillon de newsletter sur ce sujet et j’ai tiré une longue intro avant de m’arrêter net. J’ai constaté que je ne pouvais pas aller plus loin, parce qu’il me manque des conversations, des rêves, et du quotidien conscient. Il me manque des moments précieux où j’épluche des pommes de terre tout en pensant à ce que je veux dire et où des idées se forgent. Il me manque des conversations qui sont sur le point d’arriver, je le sens. Il me manque quelques douches très chaudes, un ou deux eurêka.
En attendant, je voudrais partager avec vous une anecdote. Mardi soir, j’étais à la Librairie à soi·e, à Lyon, pour discuter de mon roman De l’autre côté de la mère. (Merci à toutes les personnes qui sont venues ! C’était super.) Pour conclure, Marion, qui modérait la rencontre, m’a posé la question rituelle de la librairie : « Quelle action concrète mettez-vous en place pour participer à créer le monde dans lequel vous voulez vivre ? » (je paraphrase pas très bien, je pense, mais tant pis.)
J’ai raconté que récemment, à l’école de ma fille, j’ai vu que l’association des parents d’élèves s’était mise à utiliser de l’IA pour faire la promotion des événements de l’école. Au départ, ça a fait monter ma tension en flèche. Il m’a fallu un peu de temps pour redescendre – notamment de mes grands chevaux. Je me suis remis en tête que l’association des parents d’élève, c’était majoritairement des daronnes qui faisaient de leur mieux. Que tout le monde n’a pas lu trop de livres et d’articles sur l’IA et que tout le monde n’a pas les compétences pour faire des affiches ou des flyers. Et au lieu de continuer à bouillonner dans mon coin comme la grosse rageuse que je sais être, j’ai proposé mon aide. J’ai failli ne pas le faire, parce que je suis fatiguée et que je n’aime pas particulièrement faire des flyers. Mais après tout, j’ai un diplôme en communication et j’ai du temps. Autant me rendre utile. Je n’ai pas encore été sollicitée, et d’ailleurs écrire ces mots me rappelle qu’il faut que je réitère ma proposition, pour qu’elle soit prise au sérieux.
Cette semaine, toujours à l’école (il s’en passe des choses, dans ces micro-sociétés), plusieurs enseignantes sont absentes et c’est un peu la merde. Il y a aussi eu un mouvement de grève, pourtant national, dont je n’ai pas du tout entendu parler à part à l’école, qui était totalement fermée mardi. J’ai senti la fatigue et le stress des adultes qui tiennent le fort s’accentuer à mesure que les jours passaient. Hier soir (je vous écris un vendredi), j’ai fait une fournée de muffins, j’ai mis les muffins dans un plat que j’ai emballé de papier alu sur lequel j’ai écrit « Merci ♥︎ » au marqueur, et ce matin j’ai déposé mon offrande à l’institutrice qui s’occupe de ma fille et de beaucoup trop d’autres enfants depuis quelques jours.
Si vous me suivez depuis un moment, vous savez que j’ai le profil de la parfaite petite fayote. Quand j’étais en CE1, j’ai volé le flacon de parfum format voyage de ma mère, un très joli objet rechargeable en or plaqué ouvragé, pour l’offrir à ma maîtresse (Madame Anne, si vous me lisez, vous étiez super). Une fois adulte, je ne vais pas vous mentir, j’ai failli réfréner l’élan de mon cœur, parce que j’aurais bien mangé ces muffins moi-même plutôt que de les offrir. Et aussi parce que j’avais un peu peur d’être cringe. Qu’en salle des profs, les adultes parlent de la maman de la petite X comme de cette try-hard qui veut être la chouchoute, quel ridicule à son grand âge. Puis je me suis rappelé que les adultes dans cette école n’ont même pas de salle de pause, alors peut-être qu’ils se moqueront un peu de moi à la récréation, et peut-être que ce n’est pas ce qui compte. C’est rigolo à quel point le lieu « école » et toutes les situations qui s’y rapportent réveillent mes petits traumas d’enfant.
Mais peut-être qu’on a toutes et tous besoin de muffins. D’une main tendue, d’être vu·e.
Je ne peux pas endiguer à moi toute seule la prolifération de l’IA dans tous les aspects de la vie, tout comme je ne suis pas en capacité de trouver des remplaçant·es pour les enseignant·es absent·es, ou trouver les milliers d’euros qui manquent pour refaire les peintures, pour créer une salle de pause. Mais je peux donner un peu de mon temps. Je peux trouver des manières de dire « merci pour votre travail, je sais qu’il est difficile et que vous devez le faire dans des conditions déplorables, et je sais que vous faites de votre mieux ». Je ne sais pas quoi faire d’autre, et ça ne va pas changer le monde, mais ça, je sais le faire et ça le rend peut-être un peu plus habitable.
En ce moment, ma quotidienneté inclut beaucoup de cuisine, beaucoup de soin aux autres (pas beaucoup de ménage, faut pas déconner). J’en ris en parlant de ma « pipeline tradwife », et dans le même mouvement, j’arrête d’en rire pour y réfléchir.
Avec un peu de chance, c’est de ça qu’on parlera le mois prochain – d’ici là, j’espère qu’on vous tend la main quand vous en avez besoin. Et que si vous en avez le temps et l’énergie, vous tendrez vous aussi la vôtre.
À vite,
– Pauline
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Spoiler alert : Braiding Sweetgrass de Robin Wall Kimmerer, et Quotidien politique de Geneviève Pruvost. ↩
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A défaut de pouvoir t'apporter des muffins, un petit merci pour tes réflexions qui m'apportent toujours beaucoup.
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j'aime beaucoup l'idée de tendre la main plutôt que de rager, c'est infiniment plus positif, et ça me rappelle aussi d'apaiser mes colères. Merci.
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