Le petit chat et moi
Où le petit chat disparaît.
Salut,
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Tout l’été je me suis demandé avec quoi j’allais vous retrouver. Elle est marrante, mouvante, cette newsletter, je ne sais jamais ce que je vais raconter, si ça va vous intéresser. Évidemment, je n’écris jamais en avance, parce que je veux vous parler depuis l’ici, le maintenant. Pourtant, cet été, je laissais mon esprit travailler pendant que je vivais une vie d’été, et je me disais qu’en revenant, j’allais vous parler d’amour. Cet été, j’ai été témoin de deux mariages, deux célébrations très différentes mais toutes les deux unissant des gens qui s’aiment depuis dix ans, des gens qui sont très aimés aussi, et j’ai beaucoup pleuré d’amour cet été.
Peut-être que j’en parlerai dans une autre lettre, peut-être que tout cet amour infusera autre chose en moi, mais je m’attable aujourd’hui pour vous écrire et je ne peux pas vous parler d’autre chose que de mon chat. Ce week-end, pendant un peu plus de vingt-quatre heures qui m’ont paru interminables, j’ai cru que j’avais perdu mon chat. Je n’ai pas cru qu’elle était morte, ou qu’elle allait mourir, j’ai cru qu’elle avait disparu, un moment elle était là et le suivant elle n’était plus là, et je ne savais pas si j’allais la revoir un jour. Je ne savais pas quoi faire de moi sans mon chat.
J’ai toujours grandi dans des maisons avec des chats. Ma mère avait une chatte noire et blanche à poils courts qui s’appelait Pénélope. Elle avait du diabète et elle en est morte après avoir vécu une longue et quand même belle vie. Ma grand-mère avait une chatte qui avait peut-être du Balinais dans son sang, magnifique créature aux poils longs et soyeux, aux yeux bleu océan, au caractère toujours égal et docile, qui s’appelait Hermione, et qu’on a recueillie quand ma grand-mère est devenue allergique. Quand j’ai eu une dizaine d’années, j’ai adopté une petite chatte couleur écaille de tortue, au refuge elle s’appelait Noisette, c’était mon premier chat à moi. Quelques années plus tard on a déménagé, mes parents, ma sœur, les chattes et moi, dans une maison au jardin sans clôture. Noisette et Hermione se sont enfuies, je ne les ai jamais revues. C’était la fin de la maison à chats.
Mon mari, lui aussi, vient d’une maison à chats. Ils se sont succédés sous son toit, rarement seuls, toujours un peu sauvages, dans la campagne normande ces chats-là ont toujours pu vagabonder. La plupart sont toujours rentrés, certains ont vécu les destins tragiques des chats qui vont dehors, certains ont disparu, eux aussi, sans laisser de trace.
Et il y a un peu plus de neuf ans maintenant, alors qu’on vivait ensemble dans une grande boîte à chaussures, tout le monde dans ma famille a adopté des chats. Ma grand-mère n’était plus allergique, ma mère a repris un chat, puis un deuxième, et ma sœur s’est retrouvée avec un chat, et alors s’est rouvert en moi un cri. Moi aussi, je voulais un chat. À l’époque peut-être comme un caprice, je ne sais pas, ou alors comme un besoin qui semble étrange tant il est soudain. Soudain je ne comprenais plus du tout pourquoi il n’y avait pas de chat dans ma maison. C’était une période où tout était incertain, et je sentais en moi quelque chose de noir et poisseux – un an plus tard, on me diagnostiquerait une dépression.
Mon mari, le plus raisonnable de nous deux, rechignait, parce qu’on n’avait pas un rond, et que c’était une grosse responsabilité. Si le chat était malade, est-ce qu’on aurait les moyens de le soigner ? Avant ça, même, est-ce qu’on saurait gérer notre budget tout serré en y ajoutant ce qu’il fallait pour son confort ? Je crois que j’ai fait des calculs, des estimations, mais au final c’est en pleurant ma tristesse, ma solitude, que je l’ai persuadé, qu’il a cédé.
J’ai regardé les annonces dans le refuge le plus proche, et un jour je l’ai vue. Médaille 326 – à cette époque, le refuge ne nommait pas les chatons avant de les mettre à l’adoption, ça a changé depuis, peut-être que c’est devenu nécessaire pour se projeter. Moi je n’avais pas besoin de son nom, j’avais sa tête : un tout petit chaton, pas encore quatre mois, noir et blanc à poils longs, avec une tache blanche sur le menton. Elle avait des yeux dont on ne savait pas encore s’ils seraient vert clair ou bien jaune orangés. C’était mon chat, je le savais.
Quand on est allés la voir dans sa famille d’accueil, je l’ai reconnue tout de suite. Au téléphone, quand j’avais dit que je voulais voir la médaille 326, la bénévole m’avait prévenue : « Si vous cherchez un chat câlin, affectueux, peut-être que ce n’est pas celle-ci qu’il vous faut », et moi j’avais dit que ça ne m’importait pas. Alors oui, dans la cuisine de cette maison en périphérie de ma grande ville, je l’ai reconnue parce que de sa portée, c’est la seule qui n’est pas venue vers nous, qui se méfiait. Ça et la tache sur le menton, bien sûr.
On l’a ramenée, la petite sauvageonne. J’ai signé les papiers – c’est mon chat. On regardait Stranger Things, à l’époque, et son air farouche, son état d’orpheline, nous a fait nous décider. Elle s’appellerait Eleven. (Puis : Eleven the Kitten, Kikileven, Kiki. Mais souvent, quand même, sa personnalité nous force à l’appeler par son nom complet. C’est Eleven, trois syllabes et un regard devenu jaune, souvent très rond, qui nous juge.)
C’est un chat parfait, Eleven. Elle mange peu et sait se réguler. Elle n’a jamais été malade, a eu des puces une fois dans toute sa vie, n’a jamais mordu ni griffé personne. C’est le chat le plus doux et le plus respectueux que je connaisse. En contrepartie, c’est vrai qu’elle n’est pas très démonstrative. Pendant très longtemps, elle ne savait même pas miauler, et elle ne ronronnait jamais. Si elle aime s’allonger sur nous à la saison des plaids, il ne faut pas qu’on s’imagine qu’elle nous autorise ainsi à la caresser. Elle a une préférence marquée pour mon mari : elle le suit, de pièce en pièce, dort à ses pieds dans le lit, sur le coussin à côté de lui quand il est au bureau. (Pour autant, elle ne s’installe par sur ses genoux, n’est pas du genre à se frotter à nos jambes sauf quand on tarde trop à lui servir sa soupe.)
J’aime dire qu’elle déteste tout le monde sauf lui, mais comme Pauline Le Gall dans son très beau Le petit chat et moi, chaque fois que je râle sur mon chat, c’est pour rire, c’est pour dire combien je l’aime, exactement comme elle est.
Elle et moi, on cohabite. C’est ma coloc, ma collègue – mais attention, elle bosse dans un autre service, on se croise aux pauses café, mais rarement plus. Le matin, je dois choisir entre la déloger de ma chaise de bureau ou aller travailler ailleurs. Le soir, si j’ai l’audace de m’installer trop près d’elle, soit elle se carapate ailleurs d’un air outré, soit elle se lève et se déplace pile hors de ma portée sur le canapé, histoire encore une fois que je ne croie pas qu’on a élevé les cochons ensemble.
Si vous me suivez sur les réseaux, vous ne la voyez pas beaucoup, parce qu’elle n’est de ces chats qui empêchent leurs humains de travailler. Elle ne vient pas vérifier que je fais des pauses régulières, elle n’attire pas mon attention quand je suis concentrée, si je suis dans mon bureau elle est sûrement dans une autre pièce. Elle ne s’intéresse pas à ce que je fais. Ou alors ! Tout comme je respecte son indépendance, elle respecte mon travail. Je respecte son désintérêt pour le contact physique, elle respecte mon besoin de solitude. Je peux tout interpréter, elle ne peut pas me contredire.
J’ai coutume de clamer qu’elle ne m’aime pas particulièrement, et que c’est OK. Mais quand je pars quelques jours, à mon retour elle me guide sur un tapis pour que je la caresse, et ça peut durer dix minutes de sa tête qui vient taper contre la paume de ma main, réclamant l’affection dont elle semble n’avoir aucun besoin la plupart du temps. Comme je suis à la maison toute la journée, je me dis que même si elle ne me le montre pas, ma présence compte pour elle.
Ce week-end, Eleven a disparu. Quelques heures, presque rien, une une nuit, une journée toutes entières, et la moitié d’une seconde nuit. En début de soirée, pendant qu’on couchait l’enfant, elle a probablement sauté du balcon, dont la porte-fenêtre est souvent ouverte parce que fin septembre il fait encore trop chaud, il faut qu’on aère, pour chasser un oiseau. On l’a cherchée partout, on l’a appelée, on a fouillé, tous les tiroirs toutes les places de parking, et on ne l’a pas trouvée. Cette nuit-là, j’ai dormi deux heures pendant lesquelles j’ai rêvé, en boucle, que je me réveillais et qu’elle était roulée en boule à mes pieds. À mon réveil elle n’était pas là, bien sûr, et l’appartement était froid.
J’ai réalisé que je me sens ici chez moi parce que c’est chez elle : la nuit quand je vais boire un verre d’eau, faire pipi, j’entends souvent sur le parquet le cliquetis de ses griffes qu’elle ne sait pas rétracter. Le bruit de sa litière quand elle y creuse avant d’en sauter, le bruit des grains qu’elle emporte toujours avec elle dans ses longs poils et qu’il faut balayer. Dans la journée, même quand elle dort elle est là, une touffe de poils, une oreille, visibles par-dessus le rebord de son panier en hauteur, ou alors sa forme étalée, qu’on appelle la « longue saucisse », sur un lit ou un autre. L’odeur de ses croquettes quand elle vient manger, de l’autre côté du canapé. À partir de 19h, la sérénade pour qu’on daigne enfin lui ouvrir un sachet de soupe, dont elle ne mange souvent que la moitié, et tous les jours on dit, « Eleven tu abuses, tu es la seule qui mange de la viande dans cette maison, finis au moins ton assiette ».
Quand ma fille est née et qu’on est rentrés de la maternité, Eleven est venue renifler son berceau, puis l’a soigneusement ignorée. Pendant ma grossesse, pas de rapprochement provoqué par mon ventre s’arrondissant, pas de rejet non plus, une tranquille indifférence. Quand ma fille s’est mise à ramper, Eleven a compris que ce truc qu’on avait ramené sans lui demander son avis était là pour rester, et surtout pour bouger. Elle qui avait été si tranquille pendant les cinq premières années de sa vie, voilà qu’une créature bruyante se mettait maintenant à parcourir l’appartement, ne lui laissant plus aucun répit. Pendant plus de deux ans, alors, Eleven régulièrement a pissé dans notre lit. Pas le canapé, pas le fauteuil dans la chambre d’amis, non. Notre lit, comme pour dire « Vraiment ? C’est le choix que vous avez fait ? Voilà ce que j’en pense, prenez note ».
Il n’y a que le temps, l’ajout d’une seconde litière et une vigilance extrême sur la propreté des celles-ci, qui a pu lui faire perdre cette habitude désagréable. À chaque fois qu’on allait se coucher et qu’on constatait que le lit était mouillé (qu’est-ce que ça pue, le pipi de chat), on était bien obligés de se dire qu’elle nous parlait dans le seul langage qu’on était susceptibles de comprendre. Elle n’était pas très contente, et il fallait qu’on le sache.
C’est un chat discrètement inquiet, Eleven. Elle n’a jamais le sommeil très profond. Elle a l’air endormie, complètement tranquille, et le moindre petit bruit, le moindre déplacement d’air dans son voisinage, la voit se redresser, aux aguets, oreilles et moustaches frémissantes. Elle n’aime pas trop le bruit, part se mettre au calme si elle trouve qu’on est trop nombreux en sa présence. Évidemment qu’un bébé allait la perturber. On ne pouvait pas lui en vouloir, d’ailleurs on ne lui en a pas voulu, même quand on a dû jeter la couette en plumes à la poubelle, parce qu’après dix pipis et dix lessives, l’odeur ne partait plus.
Contrairement au petit chat de Pauline Le Gall, et de tant d’autres autour de moi, Eleven n’a pas avec moi une relation fusionnelle. Comme je le disais, souvent je doute de peser dans sa balance. Alors, avant même d’avoir un enfant, Eleven m’a appris l’amour inconditionnel.
Qu’elle m’aime ou pas, me le montre ou pas, même si je ne peux pas la toucher, même quand elle pisse dans mon lit pour la dixième fois, alors même qu’il est clair qu’elle ne m’appartient pas, j’aime mon chat d’un amour fou, paisible et constant.
Quand elle a disparu, un peu plus de vingt-quatre heures au goût de cauchemar, cet amour est devenu frénétique, douloureux, terrible. Je me suis demandé au réveil comment en parler à notre fille, qui appelle le chat « ma grande sœur », parce que sûrement si notre famille est au complet avec un seul enfant humain, c’est parce qu’on a Eleven, qui prend une place particulière. Qui nous enseigne ces choses – qu’un être vivant ne se possède pas, que l’amour ne se commande pas, qu’on ne peut forcer personne à rien si l’on veut construire une relation de respect.
Quand on prend Eleven dans nos bras et que ça ne lui convient pas, elle se tortille et s’échappe – sans jamais sortir les griffes, sans jamais râler. Elle dit simplement « non » et il est bien naturel de s’en satisfaire.
Ma fille s’est réveillée dimanche matin, je lui ai dit « Eleven a disparu, on va la chercher, on ne sait pas si elle va revenir mais on espère très fort ». Ma fille a répondu, de sa voix d’enfant qui ne sait pas ce que ça veut dire mais qui, peut-être, commence à le deviner : « On veut pas que notre chat soit mort, hein, non non non ! ». C’était le même « non non non ! » chantonnant qu’elle emploie quand elle veut s’assurer qu’elle a bien compris une règle : « Je peux pas manger un deuxième bonbon, hein, non non non ! ».
On veut pas que notre chat soit mort, hein, elle n’a pas le droit d’être morte, non non non.
Je me suis demandé si je pourrais survivre à la mort de mon chat, ou pire encore, à sa disparition pour toujours sans réponse. Mon mari dans la nuit avait dit, « si elle est morte j’aimerais au moins voir son corps, être sûr ». Je me suis demandé, quoi qu’il en soit, ce qu’on pourrait faire de cette horreur-là, un jour Eleven était parmi nous et le lendemain pas.
Au beau milieu de la nuit suivante, entre dimanche et lundi, mon mari est sorti appeler Eleven encore une fois et enfin, elle a répondu. Elle était sous notre fenêtre, elle sait où est sa maison, elle voulait revenir, elle ne savait pas comment. On habite dans les étages d’un immeuble qui donne sur un boulevard où les voitures roulent toujours trop vite. Il est descendu la chercher, elle s’est coulée dans ses bras, elle a beaucoup miaulé encore, ils sont remontés. Elle qui, d’ordinaire, a dans le cou une odeur de cannelle, sentait l’huile de moteur et le pétrole, son pelage d’ordinaire si soyeux, tout collé en paquets. Ses pattes et son ventre, d’ordinaire si blancs, devenus poisseux et grisâtres. Elle était sale mais saine et sauve.
J’ai retrouvé mon chat, j’ai retrouvé ma coloc, ma collègue, celle que j’aime sans me soucier que ce soit réciproque ou pas.
Elle est rentrée et ce n’est pas un séjour sous des bagnoles crades qui suffirait à la changer. Je ne peux même pas la couvrir de bisous, enfouir ma tête dans son ventre, elle ne me laisserait pas faire, et je dois m’en contenter. Donc à la place je vous parle d’Eleven, et régulièrement depuis son retour, je vais poser ma main sur sa tête ensommeillée, dans son panier en hauteur qui lui permet de tout surveiller. Je veux lui dire qu’elle compte, que la perdre me brisera. Eleven a neuf ans et j’en veux encore au moins autant avant de pouvoir la laisser partir.
Je ne sais plus comment vivre sans chat dans ma maison, et ce week-end j’ai réalisé que je ne suis pas du tout prête à vivre avec un autre chat qu’Eleven, qui dans sa distance, dans son indépendance, reste le plus doux et le plus sincère de tous les chats.
Si vous avez un petit chat, embrassez-le pour moi.
Si vous avez perdu un chat et que ça vous a brisé·e, je ne peux que vous conseiller la lecture de Le petit chat et moi, de Pauline Le Gall, paru il y a deux ans chez Philippe Rey. Pauline y fait la place nécessaire, avec une poésie et une sensibilité poignantes, à ce deuil dont peu de gens veulent bien entendre parler. Celui d’un animal qui n’a jamais été une chose, mais bien quelqu’un qui a compté.
À vite, prenez soin de vous et de celleux qui peuplent votre vie, humains comme non-humains.
– Pauline

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Oh oui, ils font vraiment partie de la famille ("ma grande soeur", c'est tellement craquant, j'en pleurerais).
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