Le contrat de confiance
Où l'on décide de laisser la porte ouverte.
Salut,
Je suis quelqu’un d’assez confiant, dans la vie. Peut-être que j’ai été très dorlotée, pas assez trahie (ça reste à débattre), quoi qu’il en soit je fais partie des gens qui peuvent s’endormir sans avoir fermé la porte d’entrée à clé. Je pense toujours qu’on va me rendre ce que j’ai prêté, je pense toujours qu’on me dit la vérité. Remarquez que j’ai utilisé le mot « confiante », pas « naïve », bien qu’il ait été facile pour les cyniques qui ont traversé ma vie de se moquer de moi. Voyons, Pauline, évidemment que ce qui peut mal se passer va mal se passer. Évidemment que tu vas te faire utiliser, abuser. Ça t’est déjà arrivé, n’as-tu appris aucune leçon ? La vie est une chienne et les gens, des chiens de la casse.
Mais en fait, c’est plus fort que moi, je suis optimiste. Comme je suis aussi née de la dernière pluie, je ne comprends pas bien en quoi c’est marrant. Par un retournement de moral(e) que seule peut opérer une époque de droite, placer sa confiance en quiconque d’autre que soi-même est maintenant perçu comme une faiblesse de caractère. C’est bien de ça dont il s’agit : il faudrait absolument avoir toute « confiance en soi », parce qu’il faudrait ne pouvoir compter que sur nous-mêmes pour arriver là où le soleil brille. La vie serait une expérience de free solo, seul·e face à la roche brûlante pour atteindre le sommet, chaque pas de côté potentiellement mortel, puisqu’il n’y a personne pour nous assurer. Nous rassurer.
Il y a vraiment plein de gens qui voudraient nous faire croire que compter sur les autres est non seulement ridicule, mais en plus totalement vain. Il y a plein de gens qui tablent pas mal sur le fait qu’on se sente seul·es : c’est bien pratique pour nous dresser les uns contre les autres et pour nous tirer notre thune. Vous êtes malheureux·ses à cause des trans et des étrangèr·es, et si l’argent ne fait pas le bonheur, il peut acheter un ami en IA que vous porterez autour de votre cou. Tentant, n’est-ce pas ?

Mais ce que nous disent – et nous montrent – ces milliardaires de la tech et ces chantres de l’extrême-droite, c’est qu’on ne peut pas compter sur eux. Ils ne parlent pas de nous, en fait. Ils auraient bien du mal de parler de nous puisqu’on n’a rien à voir. Ils ne savent pas qui nous sommes, ce que l’on vit, ils ne savent pas ce que ça fait de saluer les mêmes commerçants tous les matins sur la route de l’école, ils ne savent pas ce que ça fait d’appeler les secours pour quelqu’un qui fait un malaise dans la rue.
Évidemment, comme toujours, le problème c’est que ces gens aux vies et aux intérêts à des années-lumières des nôtres sont tellement puissants qu’ils sont influents, et que ça finit par contaminer notre pensée. On a toustes dans notre entourage, on est peut-être même parfois cette personne, dont le cynisme et la paranoïa (les deux vont souvent ensemble) viennent reality check toutes les conversations. On ne se dit plus « pessimiste », on se dit « réaliste », parce que la réalité du monde réel dans lequel nous vivons, c’est que tout va mal et que c’est 100% la faute du genre humain auquel on appartient.
Et alors, confortablement installé·es dans notre petit cynisme morose, on peut pointer du doigt et se rire de celleux qui ont la foi. N’importe laquelle, d’ailleurs : quel·le fervent·e athé·e n’a pas déjà été condescendant·e envers les personnes religieuses ou spirituelles ? Les abstentionnistes se moquent de celleux qui votent, les nouveaux adeptes du trading se moquent de celleux qui croient au système de retraite par répartition1, les conservateurs se sont tant et si bien moqués des progressistes que « social justice warrior », littéralement combattant·e pour la justice sociale est devenu péjoratif – parce que la justice sociale est devenu un concept ridicule, une utopie de Bisounours aux cheveux bleus.2
Une fois qu’on s’est bien foutu de la gueule de tout le monde, qu’est-ce qu’on fait ? C’est pratique, le cynisme, c’est comme un séjour all-inclusive au Seumistan : tout est servi sur un plateau, on peut se reposer pépère et profiter de la vue, qui reste inchangée. On se plaint, on se résigne, on se désengage. L’optimisme – la confiance –, c’est ça, le vrai taf. C’est ça, qui demande de l’énergie, sans cesse renouvelée, sans cesse ajustée. La droite veut nous faire croire qu’avoir confiance, que faire confiance, c’est un truc de paresseux assistés, mais c’est littéralement tout le contraire.
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En ce moment, un membre de ma famille est en train de passer des examens pour obtenir un diplôme d’État. Il doit présenter un mémoire de recherche, qu’il rédige depuis 8 mois, après trois ans d’études et de travail dans un milieu professionnel très spécifique. Il lui a été demandé, à lui et à toustes ses camarades de promo, de passer son mémoire dans un logiciel de détection d’IA et de faire en sorte que le taux de texte « potentiellement généré par IA » soit le plus faible possible. Quand il me raconte ça, il est dégoûté : il sait bien, lui, qu’il a tout rédigé lui-même, et pourtant le logiciel lui indique 20% de texte « potentiellement généré par IA ». Il me confie que toute sa promo est dans un état de fébrilité avancé : les étudiant·es doutent d’elleux-mêmes, réécrivent les passages incriminés en espérant faire baisser le score, même si à la base, tout était déjà fait-main.
Parce que je viens des sciences de l’information et de la communication, et parce que communiquer reste malgré tout mon métier, je passe beaucoup de temps à observer comment on se parle, en tant qu’êtres humains. Pour qu’une communication soit efficace, il faut que toutes les parties impliquées adhèrent aux mêmes règles tacites : ce que je te dis est vrai, tu peux me croire sur parole. Tout acte de communication est basé sur un contrat de confiance, celui de l’honnêteté.
En voiture, si je vois un panneau « attention danger », je dois croire qu’il a été placé là par des personnes qui ont bel et bien vu un danger et qui m’en avertissent, pour ensuite adapter ma conduite et éviter un accident. Il est possible que je ne voie pas moi-même le danger, mais je suis bien obligée de continuer à croire que le panneau « attention danger » a une raison d’être, même si je ne la vois pas moi-même, sinon je vais avoir envie de l’ignorer, et un jour ça pourra me coûter très cher.
Quand je récupère ma fille à l’école, l’institutrice me dit « ça s’est très bien passé », et je dois la croire sur parole, parce que je ne pourrai jamais m’assurer de mes propres yeux de ce qui se passe toute la journée. Évidemment, je demande aussi à la première intéressée comment s’est passée sa journée (je dois croiser mes sources) et j’évalue si ce qui m’est dit est cohérent avec ce que je perçois (je dois analyser la communication verbale et non-verbale en mobilisant mon appareil critique). Mais je ne peux pas partir du principe que tout le monde dans l’histoire me ment : ce serait de la pure parano.
Tous les jours, des gens me racontent des histoires, et je dois choisir, à chaque fois, de leur faire confiance ou pas. Je sais ! Je sais que c’est difficile de faire confiance, de rester optimiste et de rester ouverts, dans un monde qui fait tout pour cultiver notre méfiance, notre pessimisme et notre repli sur nous-mêmes. C’est difficile, c’est épuisant, on risque chaque jour d’être déçu, et pourtant on ne peut pas faire autrement.
Quand des profs demandent à des étudiants de checker eux-mêmes leurs travaux dans un logiciel de détection d’IA (qui ne sont pas très fiables), ils envoient un message clair : le contrat de confiance a été rompu. Celui qui existe entre les enseignant·es et les étudiant·es, dans le cadre de l’évaluation, repose sur la présomption d’honnêteté intellectuelle. Je crois que tu as fait de ton mieux pour me prouver que tu as mobilisé les compétences que j’ai besoin d’évaluer. Si en tant qu’enseignant·e, on ne croit plus à cette base fondamentale, il devient compliqué de faire correctement son travail.
Attention : je sais bien que plein d’étudiant·es utilisent l’IA pour rédiger leurs devoirs. (Plein de profs utilisent aussi l’IA pour faire leurs cours.) Plein d’étudiant·es trichent. Depuis qu’on a inventé les concepts d’évaluation et de compétition, des gens ont trouvé le moyen de tricher : les tricheur·ses n’ont pas attendu l’IA pour copier sur leur voisin ou payer quelqu’un pour rédiger leurs dissertations. Pour prendre des substances qui améliorent leurs performances, pour voler les idées des autres. Les raisons de la triche sont multiples : la flemme, la peur, la surcharge de travail... Mais il me semble que ce n’est pas possible d’envisager que tout le monde triche, tout le temps et d’espérer ainsi continuer à fonctionner en tant qu’être humain.
Dans le cas précis dont je parle plus haut, pour tout dire, je suis attristée que face à la massification des usages de l’IA, des enseignant·es qui connaissent leurs étudiants depuis trois ans, qui les ont évalué·es sur des dizaines de dossiers, présentations orales, devoirs sur table, aient tellement perdu foi qu’ils en soient rendus à envoyer ce signal clair : Nous n’avons plus confiance en nos étudiants.3
Je n’avais pas encore perçu cet effet délétère (le combientième, désormais ?) de l’IA dans notre rapport aux autres et au monde. Déjà, on est obligé·es de douter de tout ce qu’on voit sur Internet car toute vidéo ou tout contenu peut maintenant être du pur slop. Mais de plus en plus on est obligé·es de se demander si la personne véritable à qui on parle, qu’on connaît parfois plutôt bien, a utilisé son cerveau, son cœur et son âme pour s’adresser à nous, ou si elle a demandé à une machine de le faire à sa place.
De plus en plus, on sera tenté·es de partir du principe que l’IA s’est immiscée dans toutes nos relations, parce que tout le monde nous dit que tout le monde le fait et que c’est le futur. De plus en plus, on retirera notre confiance en l’honnêteté de l’autre avant même qu’il ou elle ait ouvert la bouche. Et je parle de l’IA parce qu’elle n’est pas la cause de tous nos maux. L’IA ne fait que mettre en lumière les dysfonctionnements de tous nos systèmes, dont on se contentait auparavant faute de courage ou d’imagination.4
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Dans Quotidien politique, entre mille autres choses fascinantes, Geneviève Pruvost parle des relations qui se tissent dans les communautés aux modes de vie alternatifs qu’elle a observées. Elle explique que l’interconnaissance, c’est-à-dire le fait de bien connaître les gens qui nous entourent (en tant que personnes avec des compétences et des valeurs), est crucial pour former ces communautés. Elle se demande si l’interconnaissance empêche de nouer des liens avec des anonymes. C’est alors qu’elle introduit le concept qui m’intéresse aujourd’hui : la « confiance a priori ».
La question de la confiance a priori est fondamentale pour l’organisation de grands rassemblements, de festivals et de chantiers collectifs, où convergent les inconnus. Plus les groupes sont importants, moins les membres se connaissent, plus la question de la distribution du travail se pose : comment faire pour travailler ensemble quand on ne se connaît pas ?5
Elle parle spécifiquement de l’organisation du travail (il faut partir du principe que chacun·e a la bonne volonté de participer aux tâches nécessaires), mais comme « être en relation avec quelqu’un » est pour moi, d’une certaine manière, du travail, je trouve que sa réflexion s’applique à toutes les formes de communauté.
Comment peut-on vivre ensemble, quand on ne se connaît pas très bien, si on refuse de se faire confiance a priori ?
Alors bien sûr, je ne suis pas en train de dire qu’il faut croire sur parole tout le monde et sa sœur. On a bien raison de se méfier des hommes, des flics et des patrons. Peut-on simplement, juste, envisager que peut-être, personne ne veut notre peau ?
Non, ce n’est pas facile de croire à la base fondamentale de l’honnêteté intellectuelle, de la bonne volonté ou de la bienveillance de nos interlocuteur·ices. On est, sans conteste, entouré·es de preuves que le mensonge, la triche, la dissimulation et la violence sont des moyens efficaces de parvenir à la richesse, et donc au succès par les standards du capitalisme ultra-libéral. Et oui, on court le risque d’être déçu·es, blessé·es. Si vous me lisez depuis janvier au moins, vous savez ce que je pense de ce genre de risques : vouloir s’y soustraire absolument ne nous protègera pas.
Je ne sais pas comment on fait pour gérer l’intrusion de l’IA dans les milieux d’apprentissages. Le MIT a quelques conseils à donner sur le sujet, qui parleront peut-être ou pas aux enseignant·es qui me lisent. Je ne sais pas comment on fait pour continuer à y croire, sinon à dire que l’optimisme est un muscle. Comme l’explique si bien Isabelle Sorente :
Je ne crois pas que toutes les histoires finissent bien, je ne crois pas que la pensée positive évite de tomber malade. Je crois difficile (impossible) d’échapper à l’injustice, encore plus difficile (impossible) d’échapper au chaos. Mais cela n’empêche pas de pratiquer l’optimisme, parce que l’optimisme n’est pas la négation de ce qui nous tombe dessus (ça, ça s’appelle le déni). [..] Starhawk développe dans ses livres une vision presque analogue, inspirée par ses années d’activisme. Elle y envisage l’optimisme comme une forme de résistance nécessaire. Car céder au pessimisme ne signifie pas accepter stoïquement son destin, mais accepter les termes d’un contrat, les limitations, les conditionnements imposés par d’autres – et le sentiment d’impuissance qui va avec. Autrement dit l’optimisme est un choix, quotidien, renouvelé, et c’est aussi un entraînement. Comme tous les entraînements, il n’est pas facile tous les jours.
C’est difficile d’avoir confiance en l’autre et en l’avenir, ça demande de prendre sur soi, de ne pas se laisser abattre par le climat ambiant, avaler par la vague brune. C’est difficile et c’est absolument vital. Je ne pense pas qu’on puisse continuer bien longtemps sans interroger frontalement notre adhésion, et notre participation active, au contrat social.6
Je vous écris ces mots quelques heures avant d’aller juger le concours de La Louche d’Or, au Festival international de la soupe. Quand vous me lirez, on aura nommé les vainqueurs (ce sera l’amitié qu’on aura trouvée sur le chemin), et vous pouvez en profiter pour relire ce que je disais à propos de cette fête fondamentale de la gauche lilloise. Je crois que ses arômes se marient pas trop mal avec ce que j’ai raconté aujourd’hui.
Bon dimanche, bon printemps. Qu’il nous soit fertile, délicieux et réjouissant.
– Pauline
PS à tiroirs :
- L'ouvrage collectif Bi·es sort le 15 mai aux éditions Points, et j'y signe un texte aux côtés de 8 autres esprits brillamment queers. Quelle joie !
- Je serai à l'anniversaire de La Fourmi Éditions, le 28 mai à Lille, plus d'infos par ici.
- Le saviez-vous ? Je mets mon blog très régulièrement à jour.
- La version audio de cette newsletter arrivera la semaine prochaine.
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La vidéo est très intéressante mais c’est surtout les commentaires qui sont incroyables (et qui font un peu de mal à mon optimisme). ↩
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Ça, c’était avant que ça devienne un concept dangereux, car les conservateurs les plus entendus ne sont plus simplement de droite, mais bien d’extrême-droite désormais. ↩
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Pour être honnête, je ne comprends pas bien la manoeuvre à part dans cette portée symbolique. Soit un étudiant a utilisé l’IA et le sait très bien (on n’utilise pas l’IA par erreur, en tout cas pas encore), et si son score dans le logiciel est élevé, il pourra essayer de le baisser artificiellement mais le mal est déjà fait. (Si son score est bas, il aura hacké le système). Soit l’étudiant n’a pas utilisé l’IA et le sait très bien aussi, et si son score est élevé, alors quoi ? La machine sait mieux que lui ou elle ? Qu’est-ce que ça lui dit sur la valeur de son travail ? Comment est-ce que ça n’aurait pas un impact négatif sur la manière dont iel se perçoit ? ↩
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Désolée d’être cette meuf, mais je m’auto-cite dans la préface que j’ai écrite pour Je ne suis pas née pour mourir, puissant roman de Françoise d’Eaubonne : « Thêkla l’Amazone parle de Gracchus Babeuf, exécuté pour avoir été plus révolutionnaire que les révolutionnaires et qui a le courage de mourir pour ses idées, parce qu’il a eu assez d’imagination pour envisager un futur qu’il ne connaîtrait jamais. » (Points, 2023) ↩
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Quotidien politique, de Geneviève Pruvost, Éditions La Découverte 2021 [2024]. ↩
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Oh non, pas Jean-Jacques Rousseau... Oui, bon, écoutez, je ne vais pas prétendre que j’ai tout inventé, non plus. ↩
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